https://www.traditionrolex.com/18 La Gauche Cactus http://www.la-gauche-cactus.fr/SPIP/ fr SPIP - www.spip.net (Sarka-SPIP) L'émeute au Capitole au cœur de l'histoire américaine http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2588 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2588 2021-02-14T17:42:00Z text/html fr Pierre Guerlain <p>L'historien Pierre Guerlain revisite cet épisode, dont les racinessont profondes dans l'histoire américaine. Ce dont les « élites » du Parti démocrate qui viennent, avec Joe Biden, de reprendre le pouvoir, ne prennent pas suffisamment conscience.</p> - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>Rappelons brièvement les faits concernant les événements du 6 janvier 2021 dans la capitale des États-Unis : une foule d'émeutiers d'extrême droite, chauffée à blanc par Trump, président encore en exercice, a réussi à pénétrer dans les locaux du Capitole, là où siègent les deux chambres du Congrès. Ces émeutiers voulaient empêcher le vice président, Mike Pence, de conduire la séance de certification des résultats de l'élection de novembre 2020, gagnée sans l'ombre d'un doute par Biden, le candidat démocrate. Nous avons pu voir les images qui montrent une police débordée et des émeutiers, pratiquement tous blancs, qui se prennent en photo dans divers bureaux dont celui de Nancy Pelosi, la dirigeante démocrate, présidente de la chambre basse. Cinq personnes ont perdu la vie, dont une femme, Ashli Babbitt, complotiste, trumpiste extrémiste, ex-soldate et aussi ancienne électrice d'Obama. Finalement, la police a repris le contrôle du Capitole et le vote certifiant la victoire de Biden a pu se tenir durant la nuit.</p> <p>Le choc et l'émotion ont bien évidemment affecté les citoyens américains ainsi que les téléspectateurs du monde entier qui souvent ont suivi l'émeute en direct. Le « temple de la démocratie américaine » selon l'expression qui revenait en boucle dans les médias était attaqué par une bande de complotistes de la mouvance QAnon qui avait été vivement encouragée par un président hors normes et hors de contrôle ; il n'avait toujours pas reconnu sa défaite et n'avait aucune intention de le faire. Il s'agissait donc d'une très grave attaque contre les institutions démocratiques et, quelles que soient les critiques que l'on puisse adresser à la démocratie américaine, la gravité de ce genre d'événement est incontestable.</p> <p>Il faut s'interroger sur l'incroyable défaillance de la police. La force chargée de défendre le Congrès compte 2300 personnes et l'annonce de la manifestation trumpiste était connue de longue date. La Garde nationale n'a pas été appelée en renfort. Des images montrent des manifestants prenant des selfies avec des policiers, suggérant une proximité au moins idéologique. Le chef de la police du Capitole a démissionné et une enquête est en cours mais il est clair que les émeutiers n'ont pu pénétrer dans le parlement qu'en raison des défaillances policières. Un grand nombre d'observateurs ont noté que la police réprime de façon bien plus violente les manifestations de Black Lives Matter. Il faut donc analyser à la fois la nature de l'émeute et ce qui a rendu possible l'invasion du Capitole.</p> <p>Trump a été désavoué tant par son vice-président que par le chef de la majorité républicaine au Sénat, McConnell, pourtant tous deux forts droitiers et jusque là alignés sur le président. La classe dirigeante a abandonné Trump qui l'avait jusque là bien servie.</p> <p>Durant l'émeute attisée par le président lui-même et par la suite, une bataille sémantique s'est déroulée dans les médias et chez les responsables politiques américains. Fallait-il parler de coup d'État, de putsch, de tentative de coup d'État ou de putsch, d'insurrection, d'émeute, de manifestation qui a mal tourné ? En France, on a parfois fait le parallèle avec la journée du 6 février 1934 lorsque des ligues fascistes ou d'extrême droite avaient tenté, sans succès, de pénétrer dans le Palais Bourbon mais cette comparaison pose problème parce que la police n'a pas été débordée et les émeutiers n'étaient pas actionnés par le représentant suprême du pouvoir.</p> <p>Cette bataille sémantique est importante car elle détermine les actions politiques. Les Démocrates ont lancé une seconde procédure de destitution de Trump pour incitation à l'insurrection. L'historien Romain Huret, dans une émission sur France Culture a expliqué qu'il ne voulait pas utiliser l'expression de coup d'État, par respect pour les victimes de vrais coups d'État. En effet, les putsch ou coups d'État impliquent un recours à des forces armées alors que dans le cas du 6 janvier, les forces armées n'étaient pas au côté des émeutiers et que l'ordre a été rétabli précisément par des forces de police. Être précis dans la terminologie ne conduit pas à minimiser la gravité d'une émeute insurrectionnelle. Les coups d'État comme ceux du Chili en 1973 ou en Grèce en 1967, que les États-Unis avaient aidé à fomenter, ont des conséquences autrement plus graves car l'armée reste au pouvoir et impose une dictature militaire. Les tentatives de coups d'État comme en Espagne en 1981 ou en Turquie en 2016 sont aussi le fait d'une partie des forces armées. Romain Huret, dans un autre texte publié sur la plateforme AOC « La main droite du diable : guerres, milices et alt-right aux États-Unis », retrace utilement l'histoire des facteurs qui favorisent ce genre d'émeutes. Son titre vient d'une chanson qui dénonce le danger des armes à feu de Steve Earle . Pour lui l'essentiel est « l'émergence et le renforcement de la nébuleuse milicienne et paramilitaire sont avant tout le résultat de l'État de guerre permanent depuis le Vietnam ». Peu de commentateurs médiatiques et aucun élu démocrate n'ont, à ma connaissance, fait ce lien entre guerres extérieures, présence des armes à feu dans le pays, milices d'extrême droite et brutalité des émeutiers dont certains étaient d'anciens soldats.</p> <p>Une sénatrice, Susan Collins, a déclaré que lorsque l'attaque du Capitole a eu lieu, elle a pensé que les « Iraniens » en étaient responsables tandis que Nancy Pelosi y voyait la main de Poutine. Au moment même où la démocratie américaine est menacée, de l'intérieur, par des milices actionnées par le président, la tentation de chercher l'ennemi à l'extérieur est dominante chez certains Démocrates qui veulent donc « protéger leur démocratie » en regardant ailleurs que dans l'histoire nationale. L'historien américain Eric Foner identifie quant à lui fort bien les caractéristiques de cette émeute insurrectionnelle, dans un article publié par The Nation, « The Capitol Riot Reveals the Dangers From the Enemy Within ». Il retrace l'histoire des insurrections racistes et les nombreuses défaillances de la démocratie américaine au cours de l'histoire.</p> <p>Ces deux historiens permettent d'éliminer la tentation d'expliquer l'émeute en dehors d'une histoire proprement américaine mais aussi de souligner, comme le dit Huret : (qu') « en rendant responsable le seul Donald Trump de l'occupation du Capitole, les États-Unis en oublient l'essentiel », c'est à dire cette histoire des milices qu'il présente. L'émeute au parfum putschiste du 6 janvier 2021 est grave et préoccupante, notamment du fait de l'implication du président, dont la rhétorique est souvent incendiaire, voire génocidaire mais elle est aussi, comme Trump lui-même, un symptôme d'une maladie plus grave de la société américaine. Maladie que Martin Luther King avait identifiée dans son discours de Riverside Church en 1967 comme étant « les triplés géants du racisme, du matérialisme extrême et du militarisme » dont plus de cinquante ans plus tard, Trump est lui-même le symbole.</p> <p>On ne peut éviter la question sociologique du terreau du complotisme et des milices armées d'extrême droite qui sont bien évidemment un grave danger pour la démocratie. L'émeutière tuée par la police évoquée ci-dessus a d'abord voté pour Obama puis rejoint une mouvance raciste et les rangs des trumpistes. Son parcours illustre la culture du désespoir qui peut conduire au complotisme putschiste mais qui pourrait aussi conduire à la contestation de gauche. Pour lutter contre les émeutiers insurrectionnels, il faut à la fois prendre des mesures contre la crise sociale aggravée par la pandémie, mettre fin aux guerres sans fin et faire baisser le nombre d'armes en circulation aux États-Unis. Cela va bien au-delà de la destitution d'un président irresponsable qui joue avec l'extrémisme. On ne voit pas dans l'appareil du parti démocrate de dirigeants qui soient à la hauteur de Martin Luther King, même s'ils évoquent sa mémoire de façon opportuniste.</p> <p><i>Texte Paru dans <a href="http://www.recherches-internationales.fr/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.recherches-international...</a></i></p></div> Les démocrates américains veulent-ils perdre ? http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2532 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2532 2020-09-16T14:29:00Z text/html fr Pierre Guerlain <p>Face aux foucades, aux errements, aux mensonges de Donald Trump, nous sommes nombreux à souhaiter que les électeurs américains le renvoient à l'occasion de l'élection de novembre prochain. Pierre Guerlain, historien spécialisé dans l'étude des Etats-Unis a cependant des doutes : le prigramme de Joe Biden, candidat démocrate, n'a-t-il pas, notamment au niveau économique et social, de fâcheuses concordances avec celui de Trump ? Ses soutiens, notamment financiers, ne sont ils pas issus de la même caste ? Retrouvez-ici son analyse. Illustration glanée sur le net par Benoist Magnat</p> - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>Les démocrates américains veulent-ils perdre ? Par Pierre Guerlain</p> <p>Michael Moore, le cinéaste iconoclaste bien connu et soutien de Bernie Sanders, avait prédit la victoire de Donald Trump en 2016. Sa prédiction n'avait rien à voir avec les sondages qui eux prédisaient tous une victoire pour Hillary Clinton ; elle se fondait sur ses conversations avec des gens ordinaires, souvent de la classe ouvrière et principalement dans son État, le Michigan. Le cinéaste a fait la même pour l'élection présidentielle du 3 novembre 2020.</p> <p>Moore vient de publier un texte qui est un coup de colère : l'ancien gouverneur du Michigan, Rick Snyder, celui qui est responsable de l'empoisonnement de l'eau de la ville de Flint, d'où Moore est originaire, a apporté son soutien à Biden, soutien que celui-ci a accepté. Snyder fait partie des Républicains opposés à Trump et son soutien illustre bien la stratégie des Démocrates : mordre à droite sur l'électorat de Trump. Les victimes de l'empoisonnement de l'eau de la ville sont très majoritairement afro-américains. On voit donc ici le décalage hypocrite entre les déclarations du candidat démocrate qui se dit proche des Noirs et son désintérêt pour un aspect essentiel de la vie de ses concitoyens. Obama avait lui-même eu la même démarche de soutien à Snyder en faisant mine de boire un verre de cette eau pourtant impropre à la consommation .</p> <p>On pourrait considérer qu'il ne s'agit là que d'une erreur de parcours mais les Démocrates semblent accumuler les gaffes, erreurs et choix favorisant leurs donateurs plutôt que leur base ouvrière, de n'importe quelle origine ethnique. Les études sur la triche électorale montrent clairement que le parti républicain organise les radiations d'électeurs des listes électorales, très souvent des électeurs issus des minorités ethniques et notamment noirs. Les Républicains cherchent à empêcher les étudiants de voter en jouant sur l'obligation d'avoir une photo d'identité homologuée et réduisent le nombre de lieux de vote pour provoquer de longues files d'attente le jour du vote. Les Démocrates ne se sont pas mobilisés contre un phénomène qui leur a déjà coûté l'élection en 2016 car Trump, qui a gagné grâce au système inique des grands électeurs, n'avait que moins de 80 000 voix d'avance dans trois États clés où la triche avait éliminé un grand nombre de votants .</p> <p>Le journaliste Greg Palast poursuit un travail d'investigation méticuleux sur ce sujet et il désespère de voir que les Démocrates, pourtant victimes de la fraude, ne la combattent pas . Déjà en 2000, alors que les Républicains avaient organisé la triche en Floride dont le gouverneur était Jeb Bush, le frère de George W. Bush, les Démocrates n'avaient pas mené le combat contre la fraude, préférant sauver le système inique qui donne un avantage à leurs adversaires. Ari Berman, auteur de Give Us the Ballot, arrive aux mêmes conclusions que Palast sur la triche organisée par les Républicains. En Géorgie en 2018, Stacey Abrams, une démocrate afro-américaine, a été privée de sa victoire précisément par les techniques de fraude décrites par Palast & Berman.</p> <p>Trump cherche à créer de la confusion dans tous les domaines et, de façon typique et orwellienne, accuse les Démocrates précisément de ce que font les Républicains : tricher aux élections. Il s'en prend aux votes par correspondance qui sont préférés par les Démocrates et à la poste, un service public qu'il cherche à détruire. Néanmoins, avant même ces attaques et contre-vérités trumpiennes, les votes par correspondance étaient souvent non pris en considération par les responsables des bureaux de vote pour des raisons fallacieuses (comme le type de timbre utilisé). Le vote par correspondance ne garantit pas que tous les votes seront comptés et il serait certainement plus porteur pour les Démocrates de se battre pour que le nombre de bureaux de vote ne diminue pas. On peut craindre une situation de chaos total le soir du 3 novembre avec un président lançant des accusations de triche s'il n'a pas gagné.</p> <p>Le candidat choisi par les Démocrates, Biden, n'a qu'un atout majeur dans l'élection : il n'est pas Trump. Les Démocrates jouent donc la carte du rejet de Trump dont il est inutile ici de rappeler toutes les caractéristiques tant les médias dominants les ont révélées (chaotique, raciste, misogyne, menteur sériel mais aussi ploutocratique et adepte des cadeaux fiscaux). Ce rejet de Trump n'est cependant, en dépit de la gestion erratique de la pandémie du Covid, pas total et l'élection est loin d'être jouée. Biden a quelques difficultés à être cohérent et à terminer ses phrases ; ce déclin mental est récent chez lui et fort inquiétant. Il est aussi fort loin d'être féministe puisqu'il avait été l'un des artisans de la diabolisation d'Anita Hill qui accusait le juge Thomas de harcèlement durant les auditions avant sa nomination à la Cour suprême en 1991 et il est lui-même accusé de harcèlement par plusieurs femmes. Il bénéficie du soutien officiel de Bernie Sanders et de Chomsky, au nom de la lutte contre Trump par n'importe quel moyen, mais il ne s'est pas prononcé en faveur d'une assurance santé universelle (Medicare for all) et il refuse d'envisager une réduction des crédits militaires, autre revendication de Sanders. Il fait partie des Démocrates qui ont voté pour la guerre en Irak et sont proches à la fois de Wall Street et du complexe militaro-industriel.</p> <p>L'appareil du parti démocrate qui avait déjà organisé la triche contre Sanders en 2016, l'a une nouvelle fois, sous la direction d'Obama et avec l'aide des médias dominants, calomnié afin de détruire sa campagne des primaires. Un des moyens utilisés pour le décrédibiliser a été une nouvelle version du Russiagate, en faisant croire qu'il était le candidat de la Russie pour qu'il soit choisi par les Démocrates afin de perdre face à Trump . Il faut noter que Trump, qui est accusé d'être la marionnette de Poutine, préside à la plus forte dégradation des relations entre États-Unis et Russie (fin des accords de limitation des armes nucléaires, soldats russes tués en Syrie, attaque contre le gazoduc Nordstream 2…). Sanders a quand même choisi de soutenir Biden dont les choix politiques durant une longue carrière n'ont rien de progressiste mais ce dernier n'a fait que quelques annonces rhétoriques sur son rapprochement avec les idées de Sanders.</p> <p>Biden reste favorable à la fracturation hydraulique, ce qui ne peut le rendre populaire auprès d'un électorat jeune soucieux de protection de l'environnement, le Medicare for all est populaire auprès de 80 % des Démocrates mais Biden et sa colistière qui sont proches des milieux d'affaire ne veulent pas en entendre parler. Ceci a aussi un coût électoral. Biden et les Démocrates mettent en avant la diversité ethnique dans leur campagne et insistent beaucoup sur l'identité ethno-raciale et de genre de Kamala Harris, la colistière qui pourrait devenir présidente si Biden avait un accident de santé. Ils évitent de parler de classes sociales et de justice sociale. Kamala Harris est certes d'origine « non-blanche » mais elle appartient au petit groupe des 0,1 % les plus riches et elle s'est montrée très dure avec les faibles lorsqu'elle était procureure en Californie.</p> <p>Les Démocrates préfèrent donc continuer à jouer avec une théorie du complot qui ferait de la Russie l'arbitre des élections aux États-Unis comme si l'argent des campagnes n'était pas américain tandis que Trump met en place une théorie du complot du même genre avec la Chine en bouc émissaire. En préférant leurs donateurs milliardaires aux déshérités dans une société qui se délabre toujours un peu plus , les Démocrates prennent un gros risque : celui que le rejet tout à fait légitime de Trump ne soit pas assez fort pour gommer tous les manquements de Biden qui est lui-même fort problématique. À l'instar du philosophe afro-américain, Cornel West, on peut donc dire qu'il faut d'abord virer le néofasciste de la Maison Blanche avant de mettre la pression sur le néolibéral Biden. Cependant les choix des Démocrates risquent de ne pas faire baisser l'abstention, un facteur clé de l'élection . L'élection de novembre n'est pas entre la droite et la gauche mais entre deux ailes du même parti des affaires dont l'une est plus chaotique que l'autre.</p> <p><i>Article paru dans revue Recherches Internationales (<a href="http://www.recherches-internationales.fr/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>www.recherches-internationales.fr</a>)</i></p> <p><strong>Voir les notes de bas de page de cet article dans le n°177 de La Gauche Cactus sur ce site</strong></p></div> Victoire de la xénophobie dans la campagne présidentielle américaine. http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2507 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2507 2020-07-09T23:29:00Z text/html fr Pierre Guerlain <p>Trump, la xénophobie, ça le connaît, et l'historien Pierre Guerlain, spécialiste de la politique américaine, montre comment cette xénophobie est en train déborder jusque dans les rangs du Parti démocrate.</p> - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>La campagne pour les élections présidentielles américaines a pris un tournant spécifique avec la crise causée par la pandémie du Covid-19. Parmi les thèmes qui émergent, l'hostilité vis-à-vis de la Chine est devenue un point commun au président Trump et à celui qui semble être le futur candidat démocrate, Biden. L'un et l'autre s'accusent d'être l'idiot utile ou le candidat de la Chine. La chaine Fox News(1) qui soutient Trump contre vents et marées affirme que la Chine est responsable de la pandémie et attaque les États-Unis , Biden, dans un clip de campagne(2) , se demande pourquoi les États-Unis n'ont pas envoyé des inspecteurs à Wuhan pour établir la vérité sur le départ de la pandémie et accuse Trump d'être trop proche du président chinois Xi Jinping, reproche que Trump adresse lui-même à Biden.</p> <p>Si la Russie a été le pays le plus cité dans la campagne de 2016 par les Démocrates qui tentaient d'établir un lien entre Poutine et Trump et alors que lui-même ciblait le Mexique pour en faire le bouc émissaire des problèmes états-uniens, il semble bien que la Chine sera la cible de la xénophobie des deux partis unis dans la recherche d'un responsable non seulement de la pandémie mais des difficultés économiques et sociales des États-Unis. La rhétorique du « péril jaune » est de retour et est dénoncée par une partie de la gauche alors même que l'hostilité à la Chine est très majoritaire aux États-Unis.</p> <p><strong>Une campagne antichinoise partagée par les deux grands partis</strong></p> <p>Avant de commencer l'analyse de cette nouvelle flambée de xénophobie exploitée par les deux candidats, il faut mettre les choses au point sur la Chine et son fonctionnement politique interne. La Chine est un pays qui pratique le capitalisme d'État dont le fonctionnement est autoritaire avec un parti unique, le Parti Communiste Chinois (PCC) qui n'hésite pas à réprimer les travailleurs. Les formes de contrôle de la population sont autocratiques et le système dit de crédit social est une nouvelle forme numérique de contrôle des populations. Elle est accusée d'avoir menti sur le début de l'épidémie de Coronavirus dont elle est le foyer principal et sur le nombre de morts à Wuhan et dans toute la Chine.</p> <p>Néanmoins, pour comprendre ce qui se passe tant au niveau géopolitique que dans la campagne américaine je souhaite partir des déclarations du célèbre dissident chinois Ai Weiwei. Lorsque cet artiste critique les violations de la liberté d'expression en Chine, son pays d'origine dont il a été expulsé, Ai Weiwei a droit à des tribunes dans les médias occidentaux mais lorsque, fidèle à ses convictions, il soutient Julian Assange(3) , les médias dominants ne parlent pas de lui. Le 13 janvier 2020, dans une tribune donnée au New York Times, Ai Weiwei dénonçait le racisme dont il avait été la cible en Allemagne mais aussi le racisme institutionnel inconscient qui préside à la bonne entente entre le monde des affaires occidental et la Chine communiste. Il dénonce ce qu'il appelle la symbiose entre ces deux entités apparemment si opposées. « L'Occident offre des capitaux et une technologie essentielle tandis que les dirigeants chinois fournissent une main d'œuvre énorme, captive, travailleuse, mal payée et non-protégée. » Il ajoute : « La diplomatie internationale a facilité le partenariat entre les entreprises étrangères et le communisme chinois et le gouvernement allemand a particulièrement bien réussi dans ce rôle. » (4)</p> <p>Il n'y a pas de critique plus sévère de la Chine que cet artiste, par ailleurs grand soutien des réfugiés partout dans le monde, mais contrairement aux deux candidats à la présidence des États-Unis, il ne fait pas de sa critique une machine manichéenne qui tendrait à faire de l'Occident le foyer du bien contre un nouveau foyer du mal en Chine.</p> <p><strong>Se dédouaner de ses erreurs</strong></p> <p>La focalisation sur la Chine a été renforcée par la pandémie mais elle ne date pas d'hier. En 2017 un historien américain de Harvard a publié un ouvrage intitulé : Destined for War : Can America and China Escape Thucydides's Trap ?(5) La traduction en français reprend le titre : Vers la guerre : La Chine et l'Amérique dans le Piège de Thucydide ? Le piège à éviter serait celui de la guerre fréquente entre deux puissances en lutte pour l'hégémonie. L'hégémonie en question entre la Chine et les États-Unis étant bien sûre mondiale.</p> <p>Dans les situations de lutte pour l'hégémonie les modalités du combat sont multiples et la propagande est un vecteur important de cette lutte. Les caractéristiques culturelles et politiques sont utilisées pour décrédibiliser l'adversaire et les opinions publiques sont mobilisées dans les deux camps pour noircir l'adversaire et se présenter comme le défenseur des valeurs les plus généreuses.</p> <p>Le président Trump a, à dessein, parlé du « virus chinois » pour évoquer la pandémie du Covid19 et le Secrétaire d'État a lui utilisé l'expression « virus de Wuhan ». L'intention xénophobe est patente et a été critiquée par de nombreux responsables médicaux et politiques américains. L'objectif de cette désignation xénophobe est transparent et habituel chez Trump : faire porter la responsabilité de la catastrophe sanitaire des États-Unis par une puissance étrangère.</p> <p>La Chine s'inscrit dans une longue liste de désignations xénophobes ou racistes de Trump qui avait parlé de « pays de merde » pour évoquer l'Afrique et des « Mexicains violeurs ». Le lien entre viol et xénophobie est fréquent chez ce personnage accusé lui-même de viol par plusieurs femmes. Si le virus est chinois, alors l'impréparation des systèmes de santé américains soumis à un néolibéralisme encore plus effréné que celui qui handicape la France, n'est plus la responsabilité des autorités. La désignation xénophobe n'inhibe pas les accusations contre son prédécesseur Obama et permet de gommer, dans l'espace médiatique, les réductions de crédit aux institutions chargées de lutter contre les infections.</p> <p>Il ne fait aucun doute que la pandémie est partie de Chine mais sa dissémination a suivi les voies de la globalisation marchande dont les moteurs sont les entreprises occidentales, et notamment américaines, qui, comme le pointe fort bien Ai Weiwei, coopèrent avec le régime communiste pourtant officiellement honni. Les transports aériens qui sont l'un des vecteurs de l'avancée de la pandémie reflètent l'intensité des échanges économiques et des rapports avec la Chine. Un auteur de gauche fait remarquer que si l'on suivait la logique trumpienne alors il faudrait renommer la grippe espagnole en « grippe du Kansas » car cette pandémie n'est pas née en Espagne mais dans cet État américain(6) .</p> <p>S'il est clair qu'il n'est pas possible de faire une confiance aveugle aux déclarations officielles chinoises, il est également évident que dans une guerre de l'information, la propagande existe dans tous les centres de pouvoir. S'il s'agit de critiquer la Chine, sans ajouter de suspicions ou mensonges à ceux qui sont dénoncés(7) , il conviendrait aussi de ne pas imiter certaines de ses techniques de contrôle. Le crédit social n'existe pas dans les pays occidentaux mais la NSA espionne toute le monde avec le concours des grandes entreprises du numérique. La vérité sur le nombre de morts dans une pandémie ou une catastrophe n'est en général jamais sue sur le moment. Que l'on songe au nombre de morts de la canicule en France en 2003 ou à la révélation progressive de l'étendue des dégâts causés à Fukushima en 2011 au Japon.</p> <p>Trump et Biden non seulement relancent la rhétorique xénophobe du « péril jaune » mais sont de parfaits hypocrites puisque leurs familles (Ivanka Trump et Hunter Biden) ont très directement bénéficié de la largesse financière de la Chine. Au lieu de lancer une nouvelle guerre froide, avec la Chine puissance nucléaire, dont le but non avoué est la suprématie mondiale, les États-Unis, comme la Chine devraient passer immédiatement à la phase détente. Dans le contexte actuel où, selon un sondage(8) , 77 % des Américains considèrent que la Chine est responsable du virus et que 54 % pensent que ce pays devrait payer des réparations, on peut s'attendre à un déferlement de xénophobie de la part des deux partis qui ne souhaitent pas analyser les faiblesses et erreurs de leur pays livré au libre-échangisme marchand célébré par les néolibéraux et Xi Jinping en parfaite collusion(9) .</p> <p>(1) <a href="http://www.foxnews.com/person/p/jeanine-pirro" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>www.foxnews.com/person/p/jea...</a> (2) <a href="http://www.youtube.com/watch?v=PmieUrXwKCc&feature=emb_logo" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>www.youtube.com/watch ?v=Pmie...</a> (3) Il a contribué au livre In Defense of Julian Assange, dirigé par Tariq Ali et Margaret Kunstler, Or Books, 2019 et a rendu visite à Assange dans la prison de haute sécurité à Belmarsh. (4) <a href="http://www.nytimes.com/2020/01/13/opinion/ai-weiwei-germany-china.html" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>www.nytimes.com/2020/01/13/o...</a> (5) Houghton Mifflin. (6) Notes on a Nightmare #5 : The “Chinese Virus”, Nathan Robinson, Current Affairs, 12 avril 2020. On peut lire sur cette grippe espagnole l'article de Chloé Maurel dans The Conversation (21 mars 2020) : « Grippe espagnole et coronavirus : pourquoi le contexte est très différent ». (7) <a href="https://readpassage.com/dont-blame-china-for-your-governments-failure-to-contain-covid-19/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://readpassage.com/dont-blame-...</a> (8) <a href="https://www.newsmax.com/newsfront/covid-19/2020/04/08/id/961913/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.newsmax.com/newsfront/c...</a> (9= Sur le désastre américain lire : « We Are Living in a Failed State » de George Packer, The Atlantic, Juin 2020.</p> <p><i>Paru dansla revue Recherches internationales <a href="http://www.recherches-internationales.fr/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>www.recherches-internationales.fr</a></i></p></div> IMPEACHMENT, UNE NOUVELLE PIECE DE THEATRE POLITIQUE A WASHINGTON http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2425 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2425 2020-01-06T00:50:00Z text/html fr Pierre Guerlain <p>Impeachment, une nouvelle pièce du théâtre politique à Washington : nous sommes tous d'accord pour estimer que la présidence de Donald Trump est une calamité pour les Etats-Unis et pour le monde. L'initiative pour un impeachment de Trump prise par le parti démocrate devrait donc susciter notre sympathie. Mais Pierre Guerlain, historien des Etats-Unis, nous explique dans cet article que les choses ne sont pas aussi simples.</p> - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>On sait depuis avant même sa prise de fonction que Trump est un corrompu notoire et, depuis le début de son mandat, il viole la clause dite des « émoluments ». Sa famille, et notamment sa fille Ivanka, bénéficie de sa présence à la tête de l'exécutif américain. Lors du maintenant fameux coup de fil entre lui et le président ukrainien Zelensky qui fait la une des médias, il y a eu un autre moment de confirmation de la corruption Trump : le président ukrainien a pris soin de préciser que, lors de son séjour à New York, il avait choisi la Trump Tower.</p> <p>Trump est aussi bien connu pour son racisme, son sexisme et ses flirts avec les rhétoriques de l'extrême droite, y compris antisémite, alors qu'il s'affiche en grand ami d'Israël. Il est aussi un climato-sceptique virulent qui participe activement à la destruction de la planète. On sait aussi qu'il est responsable de la situation de grande cruauté à la frontière avec le Mexique dans ce que la jeune députée Alexandria Octavio Cortez a appelé des « camps de concentration ». On comprend donc facilement pourquoi une grande partie des progressistes veulent se débarrasser de lui. L'annonce du lancement d'une procédure de destitution semble donc parfaitement adaptée et logique pour mettre fin à la carrière politique d'un odieux personnage.</p> <p>Pourtant cette procédure n'a été enclenchée qu'à la suite d'un échange téléphonique avec le président ukrainien dans lequel il voulait obtenir des informations sur son rival démocrate, Joe Biden, ainsi que sur le fils de ce dernier, longtemps membre du conseil d'administration d'une société ukrainienne. Ces demandes venant d'un président en exercice sont peu éthiques et probablement illégales. Probablement, car il n'est pas clair que Trump ait fait du chantage en demandant une contrepartie pour la livraison d'armes à l'Ukraine. L'affaire a débuté lorsque le témoignage d'une personne présentée comme un lanceur d'alerte a été révélée aux médias. C'est alors que les bizarreries et incongruités se sont accumulées. La première et certainement la plus significative est que le lanceur d'alerte est un agent de la CIA et que cet agent qui a passé du temps à la Maison Blanche n'a pas entendu directement la conversation mais l'a reconstruite. Ce lanceur d'alerte soudain célébré par les Démocrates et les médias dominants qui les soutiennent est d'un genre bien particulier. Habituellement les lanceurs d'alerte des services secrets dénoncent des procédures de leurs organisations qui les pourchassent et les renvoient. Les Démocrates ont une histoire de persécution des lanceurs d'alerte comme Assange, Manning, Snowden, Kiriakou, Drake, Sterling. Ces derniers finissent en prison ou en exil car ils dénoncent les mensonges ou manipulations du pouvoir (1) .</p> <p>Les médias dominants qui avaient monté la théorie du complot du Russiagate sont ceux qui aujourd'hui montent au créneau, avec le soutien de la quasi-totalité des Démocrates car cette fois le comportement de Trump est sans nul doute problématique. Les mêmes médias et l'appareil du parti démocrate n'avaient cependant pas évoqué une procédure de destitution lorsque Trump avait soutenu MBS le prince saoudien responsable du meurtre de Khashoggi ou l'Arabie saoudite qui lui achète ses appartements.</p> <p>Biden qui était le vice président d'Obama s'est vanté l'an passé d'avoir obligé les autorités ukrainiennes à virer Viktor Chokine, un procureur au nom de la lutte anti-corruption, en Ukraine (2). Comme son fils était devenu membre du conseil d'administration de Burisma, une entreprise inquiétée par le procureur, beaucoup ont voulu y voir une intervention népotique et illégale. Les médias dominants ont expliqué qu'il n'y avait rien d'illégal dans l'emploi du fils Biden et qu'il n'y avait aucune preuve que Biden était intervenu en sa faveur. Il est néanmoins légitime de se demander pourquoi quelqu'un qui ne parle pas ukrainien, ne connaît pas l'Ukraine ou le secteur du gaz, qui est le cœur de métier de Burisma, est invité à rejoindre le conseil d'administration pour une rémunération de 50 000 dollars mensuels.</p> <p>Par ailleurs, les États-Unis ne se préoccupent pas de la corruption en Arabie saoudite, en Israël ou au Brésil sous Bolsonaro. En Ukraine comme en Chine, la lutte dite anti-corruption est souvent le moyen pour le pouvoir en place d'éliminer ses opposants. La période de la présidence Porochenko (3) a été caractérisée par un haut niveau de corruption, c'est pourquoi l'ancien président ukrainien est lui-même l'objet de poursuites pour ce motif. Ce qui est perdu dans la discussion médiatique est aussi le fait que Biden intervient dans les affaires intérieures ukrainiennes et donne ses ordres impérieux et impériaux qui seront suivis d'effet. Biden avait été mentionné dans une conversation de 2014 juste avant le coup que certains appellent la Révolution de Maidan entre Victoria Nuland et l'ambassadeur Pyatt pour organiser « cette chose » c'est à dire le coup d'État contre le président ukrainien corrompu mais élu, Ianoukovytch . « Biden is willing » Biden est d'accord disait Nuland, d'accord pour une intervention impériale. Ce thème a totalement disparu du débat public. Ce qui manque aussi dans la discussion actuelle est le fait que Trump, contrairement à Obama, a autorisé la vente d'armes dites létales à l'Ukraine et qu'il est si populaire dans Pologne anti-russe qui propose d'accueillir des troupes américaines dans un endroit nommé Fort Trump.</p> <p>La procédure de destitution commence à la chambre des représentants où les Démocrates ont la majorité et pourront donc facilement la lancer puis passe au Sénat, érigé en tribunal, où une majorité de 67 voix est nécessaire pour que le Président soit destitué. Étant donné que les Républicains ont une majorité au Sénat (53 sièges sur 100) il est peu probable que Trump soit destitué. Certains Démocrates espèrent faire évoluer l'opinion publique et donc les Sénateurs républicains pour arriver à leurs fins. Un certain nombre de commentateurs de gauche rappellent que lorsque Nixon a été menacé de destitution et qu'il a démissionné en 1974, la procédure concernait l'espionnage du parti démocrate mais pas les crimes de guerre de Nixon. Il en va de même avec Trump. On entend dire parfois que, comme pour Al Capone, il vaut mieux attraper un criminel sur un chef d'inculpation secondaire, s'il n'est pas possible de le coincer sur des faits plus graves. Dans le cas de Trump, il n'est pas sûr du tout qu'il soit destitué, ce qui laisserait la place à Mike Pence, un Chrétien fondamentaliste tout aussi réactionnaire que Trump.</p> <p>Les effets secondaires de la procédure sont par contre déjà évidents. Toutes les bonnes propositions et mesures avancées par la gauche du parti démocrate, telle le New Deal vert, l'imposition des hauts revenus et la fin des guerres inutiles seront noyées dans les flots de parole médiatiques concernant la destitution. Par exemple, 70 personnes ont été tuées par les forces américaines en Afghanistan lors des premiers jours de l'effervescence sur la destitution et les médias dominants n'en ont pas parlé. De même que pendant presque trois ans, alors que Trump contribuait à la destruction de la planète, augmentait les crédits militaires et faisait des cadeaux aux ultra-riches, les médias disséminaient des informations souvent fausses et complotistes sur la Russie. Après la Russie, l'Ukraine avec cette fois-ci un comportement indéniablement illégal mais qui ressemble à celui des Démocrates. Ceux-ci non seulement ont utilisé l'Ukraine pour trouver des informations contre Trump mais ont également sollicité des agents étrangers pour ce faire (Dossier Steele).</p> <p>Le théâtre politique de Washington n'est donc pas une opération de moralisation par élimination du corrompu en chef. Si Trump est, bien sûr, toujours le désastre qu'il a toujours été, les Démocrates ne cherchent qu'à éliminer le symptôme d'une maladie qui affecte tout le système politique américain sans en soigner la maladie. Donc à garder le trumpisme sans Trump, même au risque de perdre la prochaine élection. Biden du reste a plusieurs fois exprimé son respect pour les ultra-réactionnaires que sont Pence ou Dick Cheney qui était surnommé le Prince des ténèbres tant il était prêt à violer les lois de son pays (4) . Aaron Maté a écrit l'un des meilleurs articles sur cette affaire qui n'en est qu'à ses débuts dans The Nation (5) . Il serait plus sain dans une démocratie de sortir un dirigeant désastreux par les urnes que par un montage des services secrets. Une fois encore la célèbre phrase de Lampedusa dans Le Guépard se vérifie : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».</p> <p><i>(1) <a href="https://www.truthdig.com/articles/the-democratic-party-couldnt-care-less-about-whistleblowers/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.truthdig.com/articles/t...</a> (2) <a href="https://www.cfr.org/event/foreign-affairs-issue-launch-former-vice-president-joe-biden" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.cfr.org/event/foreign-a...</a> Le procureur Chokine met Biden en cause dans une note publiée en anglais et dont nous ne pouvons vérifier la véracité : <a href="https://fr.scribd.com/document/427618359/Shokin-Statement" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://fr.scribd.com/document/4276...</a> (3) <a href="https://www.youtube.com/watch?v=CL_GShyGv3o" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.youtube.com/watch?v=CL_...</a> (4) <a href="https://www.truthdig.com/articles/joe-bidens-remarks-about-mike-pence-should-be-disqualifying/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.truthdig.com/articles/j...</a> (5) <a href="https://www.thenation.com/article/ukraine-scandal-democrats/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.thenation.com/article/u...</a></i></p> <p><i>Article paru dans la revue Recherches internationales (<a href="http://www.recherches-internationales.fr/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.recherches-internationales.fr</a>)</i></p></div> FAKE NEWS ET SILENCE MÉDIATIQUE AUX ÉTATS-UNIS http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2421 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2421 2019-12-12T00:08:00Z text/html fr Pierre Guerlain Le Washington Post a publié le 9 décembre 2019 un dossier sur la guerre en Afghanistan (The Afghanistan Papers). Le titre de l'article principal est fort explicite : « En guerre contre la vérité ». Ce journal révèle que les responsables de trois administrations, celle de George W Bush, d'Obama et de Trump ont menti aux citoyens américains sur la guerre et sur les soi-disant succès remportés par les États-Unis. Cette enquête fouillée sous la signature de Craig Whitlock a été (...) - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>Le Washington Post a publié le 9 décembre 2019 un dossier sur la guerre en Afghanistan (The Afghanistan Papers). Le titre de l'article principal est fort explicite : « En guerre contre la vérité ». Ce journal révèle que les responsables de trois administrations, celle de George W Bush, d'Obama et de Trump ont menti aux citoyens américains sur la guerre et sur les soi-disant succès remportés par les États-Unis. Cette enquête fouillée sous la signature de Craig Whitlock a été réalisée dans des conditions difficiles qui sont explicitées dans une vidéo qui informe les lecteurs que divers responsables savaient que la guerre n'atteignait pas ses objectifs officiels mais qu'ils ne le disaient pas en public. Il n'est donc pas exagéré de dire, comme le fait le journal lui-même, que ces Afghanistan Papers sont l'équivalent des Pentagon Papers révélés par Daniel Ellsberg lors de la guerre du Vietnam. Entre ces deux guerres, les États-Unis n'ont rien appris, la structure des mensonges ou fake news est la même et le nombre des victimes ne cesse d'augmenter.</p> <p>Les infox ne sont pas le fait uniquement de personnages connus pour leurs bobards comme Donald Rumsfeld ou Donald Trump aujourd'hui, mais de quasiment tous les responsables politiques. Obama voulait lui aussi faire croire que l'augmentation des troupes (surge) qu'il avait décidée au moment où il recevait son Prix Nobel de la Paix était efficace sur le terrain, ce qui, d'un point de vue strictement militaire, n'était pas le cas. La guerre en Afghanistan qui dure depuis 18 ans est une guerre asymétrique ingagnable et elle a déjà coûté plus de 1000 milliards de dollars. On peut comprendre la fatigue et la colère des citoyens ou citoyennes américains qui ne bénéficient ni d'assurance médicale universelle ni d'un enseignement supérieur gratuit lorsqu'ils et elles apprennent à quoi leurs impôts sont utilisés.</p> <p>Alors que les médias suivent au jour le jour les mensonges de Trump, gros producteur de fake news et bobards en tout genre, les infox sur la guerre en Afghanistan n'ont pas retenu l'attention de ces mêmes médias pendant des années. Il est clair pourtant que ces mensonges ou présentations médiatiques flatteuses ont eu un impact énorme sur la vie des Américains. Vies détruites, vies afghanes et vies américaines, lutte contre le terrorisme qui ne fait qu'attiser le terrorisme, buts de guerre changeants et mensongers, comme celui d'améliorer la situation des femmes afghanes, gâchis d'argent et profits du secteur de la défense. Ces phénomènes sont dénoncés par la gauche depuis des années mais cette enquête fournit les documents qui légitiment les critiques. Rien n'entrave la marche de la militarisation des États-Unis. Des faits essentiels sont tus et l'information fournie par les médias s'avère parcellaire et biaisée. L'enquête du Washington Post fournit un correctif mais elle est prise dans le maelstrom des articles sur la procédure de destitution engagée contre Trump. Procédure qui ne concerne qu'une toute petite partie des actes délictueux ou criminels de Trump, celui commis en Ukraine. Lorsque Trump a décidé d'employer la Mother Of All Bombs (la Bombe à effet de souffle massif) contre l'Afghanistan en 2017, il a été grandement applaudi par la classe politique et la plupart des médias. Cette bombe, la plus puissante bombe non nucléaire, ne peut en aucun cas changer la situation sur le terrain où il n'existe pas de solution militaire. Le silence sur les doutes et les victimes de guerre doit se penser au regard des déclarations médiatiques bruyantes lors d'un bombardement avec une arme exceptionnelle.</p> <p>Fin novembre un autre rapport a été publié par un groupe d'universitaires, sous la direction de Mark Denbeaux, dont le titre est révélateur : How America Tortures. L'auteur principal de ce rapport est l'un des avocats des détenus de Guantanamo. Ce rapport dénonce la torture commandée et organisée depuis la Maison Blanche, pratiquée et couverte par la CIA. Il est évident que les faits présentés sont illégaux et d'une gravité extrême. La base de Guantanamo est elle-même hors la loi et les détenus sont à 90% totalement innocents. Le New York Times en a parlé dans un article du 4 décembre qui publie certains dessins réalisés par des détenus qui illustrent les méthodes des tortionnaires. Cependant selon un lanceur d'alerte, John Kiriakou, ces dessins ont eux-mêmes été censurés par la CIA qui a gommé les représentations des tortionnaires.</p> <p>Cependant ces faits n'ont pas fait la une des médias ; ils constituent néanmoins un scandale dans une démocratie. La torture décrite est souvent associée aux régimes totalitaires ou autoritaires. Il est significatif que les médias occidentaux aient plus parlé de la torture et de l'emprisonnement des Ouïgours en Chine que des sévices infligés à Guantanamo. Le principe selon lequel les crimes et atrocités de nos adversaires sont abondamment dénoncés tandis que les nôtres sont cachés ou minimisés se vérifie une fois encore. De la même façon, la torture de Julian Assange, qui moisit en prison dans un autre pays qui vante sa démocratie, la Grande-Bretagne, est quasiment absente des médias et donc des débats publics alors que les événements à Hong Kong font la une. Même chose avec la torture de Chelsea Manning emprisonnée pour avoir révélé les crimes de l'armée américaine puis avoir refusé de témoigner contre Assange. Une attitude cohérente à la George Orwell ou à la Ai Wei Wei devrait pourtant conduire à dénoncer tous les crimes, et surtout ceux sur lesquels nous avons quelque pouvoir, ceux de notre pays ou de nos dirigeants.</p> <p>Les États-Unis sont pris dans une frénésie médiatique sur la procédure d'impeachment de Donald Trump suite à une tentative de faire pression sur le président ukrainien. Il ne fait aucun doute que Trump a eu un comportement illégal et immoral dans cette affaire mais au regard de tous ses nombreux autres délits et violations, ce n'est pas le plus grave. Surtout au regard de la torture, des morts injustes en Afghanistan et des manœuvres de dissimulation concernant la guerre et ses effets catastrophiques tant sur le plan humain que financier, les magouilles de Trump en Ukraine sont relativement secondaires. Il est significatif que Nancy Pelosi, la présidente démocrate de la Chambre des représentants qui est l'une des chevilles ouvrières de l'impeachment de Trump, ait refusé d'entamer une procédure de destitution contre George W Bush pourtant responsable de la torture et des milliers de morts en Irak et ailleurs.</p> <p>Ce que révèlent ces deux enquêtes, celle du Washington Post, comme celle des universitaires opposés à la torture, souligne le fait que les fake news ne viennent pas que de Trump, qu'elles existent depuis longtemps et surtout que certaines, jumelées au silence médiatique, ont une importance capitale. Il faut considérer les mensonges qui ont conduit à la guerre du Vietnam (Golfe du Tonkin) ou à celle d'Irak (armes de destruction massive) comme des fake news officielles à l'origine de millions de morts. Ce que révèlent les Afghanistan Papers est du même ordre. Mais l'attention médiatique du moment est ailleurs dans un théâtre d'ombres, un théâtre de l'absurde bien huilé, celui d'une faction du pouvoir de l'élite, pour reprendre le terme de C. Wright Mills, contre une autre faction des classes dominantes.</p> <p>Sur les scandales majeurs qui conduisent à la mort et à la dévastation, il y a un accord qui transcende la division entre deux partis politiques qui sont tous deux « en guerre contre la vérité ». Le vote du budget de la défense, à hauteur de 738 milliards de dollars, adopté par 377 voix contre 48 (dont 41 étaient démocrates) le 11 décembre par la Chambre des représentants où, les Démocrates sont majoritaires, illustre l'accord fondamental entre Trump et ses opposants lorsque l'on quitte le théâtre de la procédure de destitution.</p> <p><i>Article paru dans la revue Recherches internationales (<a href="http://www.recherches-internationales.fr/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.recherches-internationales.fr</a>)</i></p></div> BERNIE SANDERS ET LES PSEUDO-OPPOSANTS A TRUMP http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2236 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2236 2018-01-25T02:26:19Z text/html fr Pierre Guerlain En septembre 2017, le Sénat américain a été appelé à voter sur l'augmentation des crédits militaires. Le président Trump avait demandé une augmentation de 54 milliards de dollars du budget officiel de la défense qui serait passé de 582 à 636 M, le ministère de la défense demandait pour sa part, 639 M. Le Sénat a trouvé que ce n'était pas suffisant et a donc augmenté le budget de la défense pour le porter à 696 M. 41 élus démocrates sur 46 ont voté ce budget. Sanders qui (...) - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>En septembre 2017, le Sénat américain a été appelé à voter sur l'augmentation des crédits militaires. Le président Trump avait demandé une augmentation de 54 milliards de dollars du budget officiel de la défense qui serait passé de 582 à 636 M, le ministère de la défense demandait pour sa part, 639 M. Le Sénat a trouvé que ce n'était pas suffisant et a donc augmenté le budget de la défense pour le porter à 696 M. 41 élus démocrates sur 46 ont voté ce budget. Sanders qui n'est pas membre du parti démocrate mais un sénateur indépendant n'a été rejoint que par 4 démocrates pour voter contre ce budget réactionnaire et guerrier.</p> <p>Les médias de droite (1)ont, bien sûr, salué l'événement qui montre que sur un plan essentiel, il n'y a pas de véritable opposition à Trump, ou plutôt une opposition à Trump, la personne sexiste et raciste, mais pas au trumpisme, la philosophie « plouto-populiste » qui anime le président (qui pourtant ne lit pas d'ouvrages de philosophie). Un site de la gauche radicale, The Intercept, notait que la seule augmentation du budget militaire qu'il estimait à seulement 80 M de dollars alors qu'elle était de 114 M, suffirait à rendre tout l'enseignement supérieur américain gratuit(2) .</p> <p>Durant la campagne pour l'élection présidentielle, Sanders proposait la gratuité des études supérieures dont il estimait le coût à 47 M de dollars. Tout le monde dans les médias et le camp des démocrates clintoniens avait expliqué que ce n'était pas possible, que Sanders était un doux rêveur qui allait grever le budget et creuser les déficits. Moins d'un an après l'élection, les élus américains trouvent 100 M de dollars pour ajouter à un budget militaire qui est déjà le plus élevé du monde. Cet article publié par The Intercept contient un graphique du SIPRI comparant les dépenses militaires en 2016, soit avant le vote de ce budget, qui montre que les États-Unis dépensaient 36 % des dépenses mondiales en matière de défense, contre 4 % pour la Russie et 13 % pour la Chine.</p> <p>Les États-Unis sont surarmés et si leurs guerres en Afghanistan et en Irak se sont avérées extrêmement couteuses et ingagnables, cela ne veut pas dire qu'elles n'ont pas leur utilité pour le complexe militaro-industriel. Ne pas gagner une guerre asymétrique en Afghanistan, le pays que les anglophones désignent par l'expression de « cimetière des empires », a certes des conséquences négatives sur l'image des États-Unis et coûte très cher aux contribuables mais fait la fortune de grands groupes et de quelques dirigeants. Selon un article de la revue Military Times publié le 12 septembre 2016 les guerres en Afghanistan et en Irak auraient déjà coûté 5000 M de dollars aux États-Unis (3). La main droite de l'État trouve des ressources qui sont retirées à tous les programmes sociaux, aux services publics. Avec une somme aussi colossale, ce n'est pas que les études supérieures qui pourraient être gratuites mais aussi une assurance santé universelle dans un pays qui n'en a pas. Les routes et les voies ferrées pourraient être modernisées pour atteindre les normes européennes ou japonaises.</p> <p>Les médias dits libéraux aux États-Unis, c'est à dire la plupart des médias dominants qui étaient quasiment tous acquis à la candidate Clinton, sont maintenant très actifs dans la résistance ou pseudo-résistance à Trump. Ils dénoncent avec talent et persévérance le sexisme affiché par le président dont la rhétorique est souvent celle d'un violeur ou d'un harceleur, le racisme aussi, notamment après les affrontements à Charlottesville lorsque Trump a eu des mots plutôt gentils pour les néo-nazis antisémites et racistes. Les démocrates ont tous voté contre la loi instituant des réductions d'impôts qui se chiffrent à plus de 1400 M sur dix ans et qui, indirectement, détruit l'assurance santé dite Obamacare (en supprimant l'obligation de souscrire à une assurance). Cette opposition démocrate n'a pas suffi à bloquer le projet de loi mais indique clairement un refus de la ploutocratie trumpiste.</p> <p>Elle est hélas en totale opposition avec l'assentiment sur les crédits militaires. Dans ce domaine, on voit que Sanders, qui est un keynésien admirateur du New Deal qui se décrit comme « socialiste démocratique », est un des rares responsables politiques, probablement avec la sénatrice Elizabeth Warren, à comprendre le lien entre dépenses militaires et casse de l'État social.</p> <p>Ce lien est pourtant connu depuis les années 60 et Martin Luther King en avait fait un point central de son militantisme, un militantisme pour l'égalité raciale mais aussi contre la guerre du Vietnam et pour la défense des pauvres, trois phénomènes qu'il voyait comme étant liés. King avait compris que la guerre au Vietnam et son coût empêchait les luttes contre la pauvreté d'aboutir. La plupart des démocrates aujourd'hui ont oublié cette leçon pourtant essentielle.</p> <p>Lorsque les éditorialistes qui se disent anti-Trump ou les républicains qui s'affichent « jamais Trump » ou les va-t-en-guerre démocrates applaudissent l'envoi de missiles en Syrie ou l'utilisation d'une superbombe en Afghanistan (MOAB, qui veut dire la mère de toutes les bombes) et considèrent que Trump se montre présidentiel en tant que chef de guerre, ils et elles ne semblent pas comprendre que les dépenses militaires de la main droite de l'État interdisent la participation de la main gauche de l'État.</p> <p>Peu après l'élection de 2016 plusieurs débats ont été lancés, l'un d'entre eux concernait l'utilisation des politiques identitaires (identity politics) dans la campagne d'Hillary Clinton. Au-delà de ce débat aux contours pas toujours bien définis, il y a la question centrale de la question sociale. Hillary Clinton, à la suite de son mari et d'Obama, avait pensé que cette question sociale n'était plus centrale et que les questions sociétales et d'appartenance identitaire l'avaient marginalisée.</p> <p>Sanders avait lui fort bien compris que cette question restait centrale pour une grande partie de l'électorat et il offrait une synthèse bien pensée entre la problématique des inégalités sociales et économiques et les questions sociétales. Il était et est resté très populaire auprès des jeunes car il abordait les questions sociétales du racisme, du sexisme et du genre mais aussi, et en même temps, la question sociale. Trump le bonimenteur avait lui aussi compris que la question sociale était centrale mais ses prises de positions allaient et continuent d'aller vers une extrême droite raciste, xénophobe et sexiste et totalement ploutocratique.</p> <p>L'appareil du parti démocrate a délibérément triché pour faire échouer la candidature de Sanders lors des primaires, ainsi que le raconte, de l'intérieur, Donna Brazile (4) qui fut brièvement à la tête de ce parti . Les démocrates, comme nombre de commentateurs politiques, ont voulu faire de Sanders et de Trump deux faces du populisme, l'un dit de gauche, l'autre dit de droite. Paul Krugman, le célèbre prix Nobel d'économie, s'est inscrit dans cette ligne.</p> <p>Il est pourtant clair que Sanders, au contraire de Trump, n'était et n'est ni raciste, ni sexiste, ni homophobe, ni xénophobe alors que Trump n'a cessé de prendre une catégorie de la population comme bouc-émissaire au service d'une politique faussement en faveur des déshérités parmi les Blancs. La vérité des options idéologiques de Trump est dans la suite de décisions prises par son administration : un « plouto-populisme » (5) guerrier qui ne se soucie aucunement des déshérités dans les zones désindustrialisées ou dévastées des États-Unis. Le concept de « populisme » est assez protéiforme et n'a pas les mêmes connotations en français et en anglais car il peut être revendiqué par la gauche.</p> <p>Les oppositions des féministes, des groupes dits raciaux comme Black Lives Matter ou ethno-raciaux sont toutes légitimes et font partie de la résistance à Trump. Cette résistance est cependant problématique lorsqu'à la fois les néolibéraux comme Clinton ou les néoconservateurs disent en faire partie. Lorsque l'on en vient à célébrer George W. Bush pour ses critiques de Trump, on entre dans une sphère orwellienne qui permet de gommer les crimes de Bush et sa responsabilité dans les guerres et le chaos au Moyen Orient puis dans le reste du monde avec le phénomène des réfugiés (6) .</p> <p>Sanders et 15 démocrates ont proposé, en septembre 2017, un plan de sécurité sociale qui serait ouvert à tout le monde, à l'européenne (7) . Il reste un socialiste démocratique actif et populaire mais on voit qu'il n'est pas suivi par la majorité des démocrates, toujours néolibéraux et surtout soucieux de ne pas voir leurs responsabilités dans l'échec électoral. Norman Solomon a étudié en détail ce refus des démocrates d'analyser les causes de leur déroute de 2016 et donc de se réformerb(8) .</p> <p>Sur le plan de la politique étrangère, Sanders se distingue aussi de la plupart des démocrates car il voit le lien entre la main droite de l'État, guerrière et dépensière, et l'atrophie de la main gauche, progressiste et sociale. Dans un grand discours sur la politique étrangère américaine, Sanders retrace l'histoire des interventions américaines et de leur coût pour la société (9) .</p> <p>Sur le plan médiatique l'on pourrait croire que la résistance à Trump est forte et structurée, les grands médias du New York Times à CNN voient leurs audiences grimper, les néoconservateurs et Silicon Valley sont critiques de Trump, des psychiatres affirment qu'il est instable, d'autres sont sûrs qu'il est fou et sa popularité semble s'effriter. La résistance rhétorique, celle des émissions comiques ou satiriques, celle d'une partie du monde des affaires reste cependant superficielle voire hypocrite. Critiquer la vulgarité du style de Trump est légitime mais ne porte pas à conséquence si le trumpisme fait de ploutocratie, de militarisme, de racisme tant personnel que systémique n'est pas lui aussi la cible des opposants. La encore Martin Luther King avait compris qu'il faut s'attaquer, tout à la fois, à ce qu'il appelait les « triplés géants que sont le racisme, le militarisme et le matérialisme extrême » dans son discours de 1967 intitulé « Au-delà du Vietnam ».</p> <p>Les démocrates ou « libéraux » qui ne s'intéressent pas beaucoup au système électoral inique, à l'exclusion frauduleuse d'électeurs principalement noirs des listes électorales, aux ravages causés par la mondialisation néolibérale, aux taux de suicide dans les milieux défavorisés, au goulag américain qu'est le système carcéral, aux guerres permanentes et hors de prix ne sont pas des opposants ou des résistants sérieux. Rire des émissions comiques et démolir le portrait du président ignare et narcissique est facile et agréable mais ne mène pas loin s'il n'y a pas d'appréhension systémique et politique des continuités du système politique américain.</p> <p>En lieu et place d'une véritable résistance, les Démocrates font mine de croire que Poutine (ou la Russie) a déterminé le résultat de l'élection de 2016. Sanders lui-même est assez réceptif à ce discours et pourtant il est tout à fait clair que si les libéraux et les progressistes n'ont pas gagné en 2016 cela est dû à des causes purement américaines.</p> <p>Cette stratégie qui a débouché sur le Russia-gate est idéale pour se débarrasser d'un président menteur et vulgaire mais n'aura aucun effet sur le trumpisme ou la dérive folle des hyper-réactionnaires du parti républicain(10) . La création d'une organisation intitulée Alliance for Securing Democracy (alliance pour sécuriser la démocratie) entre des démocrates et des néoconservateurs, avant même l'élection de Trump, indique bien le niveau de consensus entre de grands secteurs de la droite et les centristes démocrates qui sont sur la même ligne en politique étrangère et contribuent à aggraver le déficit et donc la réduction des programmes sociaux et ne se préoccupent pas des infrastructures qui tombent en ruine (11) . Les pseudo-résistants au trumpisme participent au déclin américain dont ils attribuent à tort la seule paternité à Trump, qui est un authentique désastre. En dépit de son immense popularité, notamment auprès des jeunes, Sanders est assez isolé dans le paysage politique institutionnel américain mais ses idées ne cessent de progresser (12) . Sûrement un signe positif pour les évolutions à venir.</p> <p><i>Pierre Guerlain enseigne à l'Université Paris-Ouest Nanterre. Article paru dans la revue Recherches internationales : (<a href="http://www.recherches-internationales.fr/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.recherches-internationales.fr</a>)</i></p> <p><i>(1) Ainsi Forbes, le journal des affaires, le 18 septembre : « 89% of Senate Democrats Help Pass The $696.5B Defense Bill ».</p> <p>(2) <a href="https://theintercept.com/2017/09/18/the-senates-military-spending-increase-alone-is-enough-to-make-public-college-free/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://theintercept.com/2017/09/18...</a></p> <p>(3) <a href="https://www.militarytimes.com/news/your-military/2016/09/12/report-wars-in-iraq-afghanistan-cost-almost-5-trillion-so-far/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.militarytimes.com/news/...</a></p> <p>(4) <a href="https://www.truthdig.com/articles/donna-brazile-reveals-proof-dnc-rigged-primaries-favor-hillary-clinton/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.truthdig.com/articles/d...</a></p> <p>(5) Cette expression, inventée par Martin Wolf du Financial Times pour évoquer Trump a été reprise par Chomsky.</p> <p>(6) <a href="https://www.alternet.org/election-2016/why-its-paramount-hold-george-w-bush-accountable-his-crimes-trump-walks-oval-office" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.alternet.org/election-2...</a></p> <p>(7) <a href="https://www.theguardian.com/us-news/2017/sep/13/bernie-sanders-universal-healthcare-medicare-for-all" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.theguardian.com/us-news...</a></p> <p>(8) <a href="https://www.commondreams.org/views/2017/12/11/battle-democratic-party-after-unity-reform-commission" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.commondreams.org/views/...</a></p> <p>(9) Discours disponible à cette adresse : <a href="https://www.youtube.com/watch?v=kxvP6jDtt4c" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.youtube.com/watch?v=kxv...</a></p> <p>(10) Chomsky sur la folie du parti républicain : <a href="https://www.ecowatch.com/chomsky-goodman-climate-change-2426716028.html" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.ecowatch.com/chomsky-go...</a></p> <p>(11) Lire l'article de Glenn Greenwald sur cette alliance pas si contre-nature que cela. <a href="https://theintercept.com/2017/07/17/with-new-d-c-policy-group-dems-continue-to-rehabilitate-and-unify-with-bush-era-neocons/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://theintercept.com/2017/07/17...</a></p> <p>(12) <a href="https://www.currentaffairs.org/2017/11/socialists-are-winning-the-battle-of-ideas" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>https://www.currentaffairs.org/2017...</a></p> <p></i></p></div> LE RETOUR GAGNANT DES NEO-CONSERVATEURS AMERICAINS http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2186 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2186 2017-09-05T22:14:00Z text/html fr Pierre Guerlain Le cirque permanent qu'est la présidence Trump est un spectacle qui occupe et enrichit les médias dominants mais obscurcit les enjeux fondamentaux de cette présidence. Il est clair que Trump ne connaît pas grand chose aux phénomènes politiques et économiques, qu'il n'a pas l'envergure intellectuelle pour comprendre l'assurance santé ou les relations internationales et qu'il semble changer d'avis et de politique au gré des influences diverses qui (...) - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>Le cirque permanent qu'est la présidence Trump est un spectacle qui occupe et enrichit les médias dominants mais obscurcit les enjeux fondamentaux de cette présidence. Il est clair que Trump ne connaît pas grand chose aux phénomènes politiques et économiques, qu'il n'a pas l'envergure intellectuelle pour comprendre l'assurance santé ou les relations internationales et qu'il semble changer d'avis et de politique au gré des influences diverses qui s'exercent sur lui. Homme égocentrique, caractériel et impulsif, il accumule les gaffes, les contradictions et les renvois des responsables qu'il a nommés. Son tout nouveau chef de cabinet, John Kelly, a commencé par virer son directeur de la communication, Scaramucci, nommé dix jours plus tôt et qui avait lui obtenu la démission de deux proches. Néanmoins, dans le chaos perpétuel on peut distinguer les zones dans lesquelles Trump peut donner libre cours à ses préférences réactionnaires, ses préjugés et son envie d'apparaître comme le chef incontesté et les autres, finalement plus nombreuses ou importantes, dans lesquelles il est ligoté par ce que les Américains appellent l'Etat de sécurité nationale ou le complexe militaro-industriel et médiatique ou encore l'Etat profond.</p> <p>Lorsque Trump décide de faire l'annonce que les États-Unis vont se retirer de l'accord de Paris (COP 21) sur le réchauffement climatique, il est critiqué par les Démocrates dans leur ensemble et des villes ou Etats fédérés prennent des initiatives pour lutter contre ce réchauffement. Les Républicains au Congrès approuvent et le choix d'une politique catastrophique pour la planète permet un rapprochement entre Trump et les frères Koch, les milliardaires ennemis de toute réglementation environnementale.</p> <p>Lorsque Trump bombarde le régime syrien, sans stratégie finale sur le plan diplomatique, la quasi-totalité de la classe politique l'applaudit et le trouve présidentiel. Ses déclarations incendiaires sur la Corée du Nord, un Etat au régime abominable mais que l'on pourrait engager par des ouvertures diplomatiques, rendent la possibilité d'une nouvelle guerre de Corée plus plausible. La classe politique applaudit.</p> <p>Sur l'Iran, Trump est, depuis le début, car sur ce point il n'a pas varié entre la campagne et son exercice du pouvoir, aligné sur les néoconservateurs, Israël et Hillary Clinton. L'élite du pouvoir comme disait déjà C. Wright Mills dans les années 50 a une position commune sur l'Iran qui est désigné, contre toute évidence, comme le principal responsable du terrorisme au Moyen-Orient. Obama avait obtenu l'un de ses plus grands succès en parvenant, avec ses 5 partenaires qui incluaient la France, la Russie, l'Allemagne et la Chine, à un accord sur le nucléaire iranien. Trump a tout fait pour « déchirer » cet accord, terme qu'il avait lui-même utilisé durant la campagne.</p> <p>Sur la Russie, il est clair que Trump ne peut plus rien décider lui-même. Les sanctions votées par le Congrès américain montrent que le président n'a aucune marge de manœuvre, il est devenu une potiche. Trump disait vouloir améliorer les relations avec la Russie, comme Obama en son temps lorsqu'il avait parlé d'un redémarrage, mais il a aussi fait des déclarations outrancières d'admiration pour Poutine en homme fort, de demande d'intervention russe pour dévoiler les emails de sa rivale démocrate et il s'est souvent tiré une balle dans le pied dans l'affaire de l'enquête sur l'ingérence supposée de la Russie dans le processus électoral américain. Il ne peut donc pas améliorer les relations avec la Russie, une idée qui n'est pas choquante en elle-même puisqu'elle renvoie aux périodes dites de détente autrefois entre URSS et États-Unis. Au contraire, Trump doit accepter la stratégie de la tension et de l'escalade voulue par le complexe militaro-industriel et les médias dominants qui sont eux-mêmes la propriété de grands groupes industriels. Sa parole est totalement dévalorisée en ce qui concerne la Russie. Ce qu'il dit n'a aucun effet sur la politique américaine et donc aucun impact sur les dirigeants russes qui savent à quel point il est isolé et sans pouvoir réel. Il a rencontré le président russe Poutine lors du sommet du G20 à Hambourg en Allemagne (juillet 2017) et les médias dominants ont longuement disserté sur la longueur de leur entretien principal, sur le fait qu'il y avait eu un autre court entretien en continuant à insister sur la possible collusion entre Trump et Poutine. Lors de son voyage retour Trump a mis au point un discours pour son fils, soupçonné de collusion avec des agents russes dans l'avion officiel du président des États-Unis, Air Force One. Sa conversation, privée dans un lieu qui doit être protégé, s'est retrouvée dans les médias et a tout de suite constitué un élément à charge dans l'enquête sur une éventuelle collusion avec la Russie. Les services secrets espionnent le président dans son avion officiel et font fuiter l'information obtenue dans les journaux et pratiquement personne ne trouve qu'il y a un problème dans ce mode de fonctionnement.</p> <p>Trump et Poutine avaient décidé de mettre sur pied une commission sur l'espionnage numérique, projet vite écarté par ceux qui ont le pouvoir aux États-Unis. Le discours tenu à Varsovie, sous les applaudissements des ultra-réactionnaires au pouvoir en Pologne, n'a pas suscité de nombreux commentaires et pourtant Trump y tenait des propos xénophobes, réactionnaires et anti-russes. Rien qui puisse gêner le complexe militaro-industriel qui, par ailleurs s'est réjoui des achats d'armes sophistiquées par Varsovie. Trump en représentant de commerce pour le secteur de la défense américain ne fait pas peur. Son public polonais qui l'a ovationné ne croit pas du tout à la collusion avec la Russie, il apprécie le discours réactionnaire et nationaliste du président américain qui ressemble à celui des dirigeants polonais.</p> <p>L'hostilité envers un personnage aussi problématique que Trump est fort compréhensible mais elle ne se manifeste que dans certains cas ou pour certaines outrances. Il n'est pas très sain pour une démocratie que les services secrets, alliés aux médias qui recueillent leurs fuites, décident à la place des élus, même si ces élus sont très incompétents ou problématiques.</p> <p>Les États-Unis sont donc dans une situation relativement inédite où la pétaudière de la Maison Blanche est connue de tous, où le président est en butte avec ses services secrets dont il dépend pourtant pour mettre au point les opérations militaires. Il est également en conflit avec presque tous les médias ; ses conseillers et le parti républicain ne le soutiennent que sur certains plans. Sa représentante à l'ONU, Nikky Haley, dit des choses fort différentes de ce qu'il affirme et défend la ligne anti-russe, très anti-iranienne et pro-israélienne des néo-conservateurs. Son ministre des affaires étrangères dit aussi des choses diamétralement opposées aux siennes. Ainsi, sur la crise entre l'Arabie saoudite et ses alliés du Golfe, d'une part, et le Qatar, d'autre part, Trump, qui ne semblait pas savoir que les États-Unis avaient une gigantesque base militaire au Qatar, a pris le point de vue saoudien et mis de l'huile sur le feu tandis que Tillerson jouait l'apaisement.</p> <p>Sur la Chine, les déclarations hostiles ont été suivies par des protestations d'amitié puis des mises en garde si la Chine ne réglait pas le problème de la Corée du Nord. On voit là une habitude d'un magnat de l'immobilier qui donne des ordres (« allez réglez moi ça ») sans faire quoi que ce soit lui-même. L'incompétence crasse de Trump en relations internationales ne semble être un problème qu'avec la Russie. Même avec la Chine, il y a un semblant de dialogue rationnel. Donc pas de sanctions lourdes ou de guerre froide avec ce pays qui pourtant est le vrai rival des États-Unis pour l'hégémonie mondiale et sur le plan économique. La focalisation sur l'Iran et la Russie et le choix de vendre des armes à l'Arabie saoudite, dont on n'exige pas la démocratie ou le respect des droits humains, ou à la Pologne, qui elle aussi s'éloigne de l'Etat de droit, ne sont pas le résultat du chaos organisé par un Trump bouffon irascible.</p> <p>Nous retrouvons là les grandes lignes de la politique étrangère de l'administration de George W. Bush éminemment influencée par les néoconservateurs. Cette ligne aboutit à renforcer le pouvoir des durs, les mollahs, en Iran, elle attise la défiance du dictateur nord-coréen qui joue avec ses missiles pour assurer sa défense et elle rend Poutine plus populaire en Russie, tout en précipitant son pays dans les bras de la Chine. On pourrait penser que tout cela est bien irrationnel et ne conduira pas à des victoires diplomatiques. Cependant le secteur de la défense adore la guerre permanente qui assure les profits des fabricants d'armes et les bouffonneries d'un Kim Jung Un légitiment les escalades verbales voire militaires. La détente était autrefois attaquée par les plus réactionnaires, elle est aujourd'hui interdite par les deux partis dominants et tous les secteurs de l'élite du pouvoir.</p> <p>Le président brouillon et braillard a délégué la prise de décision à divers individus ou groupes et ne conçoit son rôle que dans une optique de relations publiques (pouvoir dire « c'est moi qui gagne »). Son administration est truffée de néoconservateurs recommandés par divers acteurs dont Mitt Romney. Ceux-ci avaient pourtant, en général, pris parti pour Hillary Clinton durant la campagne. Trump est entouré de ceux dont il s'était moqué durant la campagne car n'ayant pas de réseau à Washington et étant extérieur au milieu de la politique, il a dû nommer des gens qui lui ont été recommandés par les caciques du parti républicain qui pourtant lui sont hostiles.</p> <p>L'hostilité des conservateurs traditionnels ne provient pas des multiples attaques contre les services sociaux ou les déclarations racistes, sexistes, xénophobes ou les diverses abjections de Trump mais de son côté imprévisible et de ses déclarations à l'emporte pièce sur l'Otan, qu'il jugeait obsolète, ou la Russie avec qui il disait voulait avoir de bonnes relations. Lorsque Trump semble s'éloigner des lignes du complexe militaro-médiatico-industriel, il inquiète mais lorsqu'il rentre dans le rang, on le loue. Evidemment même ses déclarations critiques de l'Otan ou de l'Arabie saoudite ou apparemment pro-Poutine n'étaient pensées, elles ne faisaient pas partie d'une idéologie ou d'une politique mûrement réfléchie mais, comme tout le reste, faisaient partie du numéro de bateleur aiguisé par des années de télé-réalité.</p> <p>Ce qui est notable dans le grand retour des néoconservateurs est qu'aujourd'hui ceux-ci incluent un grand nombre de démocrates, les fameux interventionnistes libéraux qui avaient poussé Obama à intervenir en Libye en 2011. Obama avait en son temps été critiqué pour sa mollesse vis à vis de la Russie, notamment par Romney, et aussi pour son refus de l'escalade au Moyen Orient, en Syrie et contre l'Iran. Il avait su obtenir un accord sur le nucléaire iranien au grand dam des néoconservateurs et des Israéliens. Trump ne cesse de vouloir se distinguer d'Obama mais il subit les mêmes pressions que lui de la part des mêmes néoconservateurs aujourd'hui alliés des démocrates qui font de la Russie l'ennemi principal des États-Unis et de l'Arabie saoudite et d'Israël leurs principaux alliés.</p> <p>Les néoconservateurs que l'on pensait discrédités après la catastrophe de l'intervention militaire en Irak en 2003 sont donc revenus sur la scène, pas sur le devant de la scène mais dans les coulisses. Aujourd'hui ils font alliance avec les Démocrates militaristes, ceux qui étaient regroupés derrière Hillary Clinton et tiennent l'appareil du parti. Cette alliance a ses relais dans les médias et bénéficie de l'incompétence et du narcissisme de Trump qui s'en remet à d'autres pour appliquer des politiques qu'il ne peut formuler lui-même et qui est englué dans l'affaire du Russiagate puissamment orchestrée par les services secrets et les médias dominants. Cette alliance a pris la forme d'une association appelée Alliance for Securing Democracy, un titre préoccupant lorsque l'on sait que les interventions militaires américaines sont toujours vendues au nom de la promotion de la démocratie.</p> <p>Trump est donc bien cette figure abjecte décrite par les médias dominants mais il ne faut pas prendre l'arbre pour la forêt. Ceux qui affirment le détester en politique étrangère et le font passer pour un agent russe, sont essentiellement les néoconservateurs qui se vantaient au début des années 2000 en disant que « les vrais hommes vont à Téhéran ». La capitale iranienne est toujours dans leur viseur et les faucons démocrates prennent le risque de relancer une guerre froide avec la Russie qui pourrait déraper, tout comme avec la Corée du Nord. Les sanctions américaines contre l'Iran, la Russie et la Corée du Nord vont toucher des entreprises européennes, surtout allemandes. Ces sanctions justifiées par des raisons pseudo-éthiques, respect du droit international et des droits humains, sont une façon de faire la guerre commerciale à l'Europe, de marginaliser et affaiblir la Russie en prenant le risque d'un conflit qui dégénère. Le Congrès américain ne modère donc pas le clown cruel Trump mais le coince dans un tunnel et l'encourage à prendre les pires décisions. L'opposition aux néoconservateurs militaristes était plus forte du temps de George W. Bush car le ralliement de ces néoconservateurs à Clinton leur a assuré une hégémonie gramscienne sur le débat public en politique étrangère. Seuls la gauche radicale, certains paléo-conservateurs ou les libertariens autour de Rand Paul dénoncent à la fois Trump et les néoconservateurs qui font mine de s'opposer à lui en le mettant au pas.</p> <p>Au-delà donc du cirque médiatique quotidien que le bouffon qui se prend pour le roi anime, par Twitter et télé interposés, les forces qui composent l'Etat profond, celui du « parti de la guerre » sont donc alignées : services secrets, complexe militaro-industriel, médias dominants pris dans la nouvelle hégémonie néoconservatrice. Certes, ils ne sont pas d'accord sur la personnalité de Trump et certains aimeraient bien le voir destitué pour être remplacé par un néoconservateur guerrier mais plus lisse et prévisible, Mike Pence, mais pour le moment sur tout ce qui compte Trump est bien ligoté et espionné par ses services secrets. Il suffit de lui faire croire que c'est lui qui décide et qu'il gagne pour qu'il fasse le boulot, c'est à dire satisfaire les vrais détenteurs du pouvoir. Sur la Russie il se fait parfois tirer l'oreille mais, au bout du compte, il dit ou fait dire ce qu'il faut, vend les armes aux bons alliés, fait grimper la bourse et fait peur au monde entier qui craint la superpuissance américaine. Le président vaniteux et irascible est finalement très docile, les États-Unis s'enfoncent dans la militarisation à outrance et tant pis si cela éviscère la société américaine et favorise l'hégémonie chinoise à moyen terme. A court terme, (le seul qui compte pour la capitalisme qui détruit la planète), le chaos rapporte gros.</p> <p><i> <strong>Article paru dans la revue Recherches Internationales (<a href="http://www.recherches-internationales.fr/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>www.recherches-internationales.fr</a>)</strong> </i></p></div> TRUMP FACE AU MONDE http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2169 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2169 2017-05-23T15:00:00Z text/html fr Michel Rogalski Élu le 8 novembre 2016, Donald Trump a pris ses fonctions, en tant que 45e président des États-Unis, le 20 janvier 2017. Élection surprise, dont les thèmes de campagne ne furent pas sans rappeler ceux du Brexit britannique dont le résultat surprit également quelques mois plus tôt. Tout a été dit sur le caractère pittoresque et fantasque du personnage, au point qu'il n'est pas nécessaire de s'y attarder, sauf à retenir, ce que la suite confirmera, l'absence de vision (...) - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>Élu le 8 novembre 2016, Donald Trump a pris ses fonctions, en tant que 45e président des États-Unis, le 20 janvier 2017. Élection surprise, dont les thèmes de campagne ne furent pas sans rappeler ceux du Brexit britannique dont le résultat surprit également quelques mois plus tôt. Tout a été dit sur le caractère pittoresque et fantasque du personnage, au point qu'il n'est pas nécessaire de s'y attarder, sauf à retenir, ce que la suite confirmera, l'absence de vision claire, l'imprécision, l'impréparation, l'incohérence et l'imprévisibilité des positions. Bref, la hantise des chancelleries et des chargés du protocole qui adorent le bon déroulement des choses bien préparées.</p> <p>Cette élection et la campagne qui l'a précédée confirment un grand chamboulement dans le système de valeurs sur lequel le monde occidental s'était constitué. Donald Trump a réussi à imposer quatre thèmes majeurs qui ont constitué le moteur de sa victoire. En réalité unconstat et trois causes. Il a surfé sur le thème du déclin des États-Unis dans le monde et sur la nécessité de retrouver la grandeur passée. Le mot d'ordre « America First ! » fit merveille et rencontra l'adhésion de tous les déclassés et délaissés d'une opulence qui ne profitait qu'à certains. Il suffisait de pointer les responsables de ce déclin pour alimenter les thèmes de campagne. Tout d'abord la mondialisation qui avait dévasté le pays, sinistré des bassins d'emplois et avait surtout enrichi les autres sur le dos des États-Unis. Les accords commerciaux devaient être dénoncés et renégociés au cas par cas, dans l'intérêt du pays. Le libre-échange devait être abandonné et le recours au protectionnisme envisagé. L'idéologie mondialiste à l'oeuvre depuis Reagan et Thatcher devait être tenue pour suspecte. Les responsables de cette situation, les élites, devaient être dénoncés. Démagogie classique qui fit merveille chez des couches importantes de population qui se sentent depuis longtemps délaissées. Les guerres extérieures, sans fin, sans but clair et incapables d'apporter la moindre fierté patriotique au pays furent critiquées. Enfin, le pays en déclin, enlisé dans des guerres lointaines incompréhensibles était dans le même temps envahi par des migrants, notamment hispaniques. C'est de l'ennemi intérieur qu'il fallait s'occuper et en chasser à coups de menton pas moins de onze millions. Ce cocktail d'arguments terriblement efficace emporta la victoire. Le monde occidental, confronté aux mêmes problématiques, prit conscience que ces thèmes faisaient également des ravages politiques, notamment dans une Europe en crise économique, à zone euro atone, confrontée à des politiques austéritaires et donc en perte de légitimité et plongée dans une interrogation existentielle après le vote britannique en faveur du Brexit et la montée de courants eurosceptiques. Bref, ce qui s'était passé au Royaume-Uni et aux États-Unis ne relevait peut-être pas de l'exception singulière et pouvait avoir vocation à s'étendre. D'où la vive inquiétude qui s'empara des chancelleries, jusqu'à Pékin et Moscou, d'autant que le candidat s'était permis de nombreuses saillies et rodomontades sur les affaires internationales au cours de sa campagne.</p> <p>Mais bien vite, une fois élu, le Président se heurta aux réalités du monde et dut en rabattre. Il comprit vite qu'il ne fallait pas trop fâcher la Chine qui n'était pas démunie d'atouts dans une confrontation. Il a dû vite rassurer Xi Jinping que s'il s'était bien entretenu avec la Présidente de Taïwan, qui avait eu l'habileté de l'appeler, il ne remettrait pas en cause la politique de Washington d'une seule Chine. Malgré son secrétaire à la Défense, le général James Mattis, connu pour sa franche hostilité à l'Iran, Donald Trump respectera l'accord de Vienne sur le nucléaire concernant ce pays, et manifestera simplement son extrême vigilance sur son application. Après avoir traité l'Otan d'obsolète, il se contentera de menacer de ne pas faire jouer l'assistance automatique si le pays membre ne participe pas suffisamment à l'effort du « partage du fardeau », soit 2 % du PIB. Cela fait quarante ans que les États-Unis tiennent ce discours. Les velléités d'expulsions d'Hispaniques furent bien vite ramenées à un chiffre comparable à ce qui avait été fait par Obama. Quant au Mur de la frontière mexicaine, s'il reste dans les intentions, on peut imaginer qu'il connaîtra beaucoup de vicissitudes. De même, il n'est plus question de déplacer l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Quant à l'existence d'un État palestinien aux côtés d'Israël ou d'un seul État réunifié, aucun diplomate n'est en mesure de comprendre les intentions de Washington. La collaboration renforcée annoncée avec Moscou semble pour l'instant se concrétiser uniquement à travers une présence militaire renforcée en Syrie et plus de coordination sur le terrain. Le rapprochement semble se manifester uniquement dans la lutte contre l'islamisme radical, thème sur lequel la Chine pourrait venir s'associer. Sur nombre de points abordés lors de la campagne et qui avaient fortement inquiété, le nuage de poussière s'est dissipé et c'est plutôt une reculade qui apparaît. Par contre d'autres mesures annoncées furent appliquées, notamment la dénonciation du Partenariat transpacifique (TPP) à la grande joie de la Chine qui a toujours considéré que ce traité l'excluant était tourné contre elle. Ce qui permit à Xi Jinping de faire à front renversé, devant un parterre incrédule, l'éloge du libre-échange à Davos.</p> <p>Néanmoins, l'ensemble du discours sur l'international traduit des revirements importants et porte des conceptions dangereuses confirmées par des premières mesures. La contribution au budget de l'ONU est sérieusement menacée. La préparation du prochain budget comporte des indications sans équivoques. Il ne s'agit ni plus ni moins que d'assurer la sécurité américaine au travers d'une augmentation du budget de Défense sans précédent, soit près de 10 %, l'amenant à plus de 600 milliards de $ en 2018, à hauteur d'un peu plus d'un tiers des dépenses mondiales. Certes, on peut relativiser, car comparée au sommet atteint trente ans avant en 1988, cette somme représente aujourd'hui un peu moins de 4 % alors qu'elle dépassait alors 8 % du PIB. Il s'agit sans conteste d'affirmer encore plus une suprématie militaire. Cette orientation n'exclut pas les critiques contre les engagements militaires décidés par ses prédécesseurs et qu'il n'assume pas, les rendant pour partie responsables de l'état détestable dans lequel se trouve le pays. En ce sens, il reste bien sur une ligne isolationniste, à rebours de ce qu'aurait été une diplomatie d'Hillary Clinton. Redonner à l'Amérique sa grandeur ne doit pas être compris au sens d'aller guerroyer aux quatre coins du monde pour imposer un modèle ou civiliser le monde. Par contre, éventuellement pour aller défendre ses intérêts nationaux. La Chine et la Russie seront ses principaux partenaires. L'Europe reste secondaire pour les États-Unis. Trump ne cherche pas à aider Merkel à se faire réélire et sa visite à Washington a été un fiasco car elle n'a rien obtenu et n'a pu montrer qu'elle pouvait « modérer » Trump. Cette orientation budgétaire se fait au détriment de la diplomatie, la culture, la santé et surtout l'environnement. L'Agence de protection de l'environnement (EPA) pourrait être amputée de 2,6 milliards $ sur les 8,3 milliards actuels, soit environ une baisse de 30 %. Car il est un domaine où les convictions du Président sont affichées. C'est un climato-sceptique, très dépendant des lobbies pétroliers, qui cherchera à revenir sur l'Accord de Paris (COP21) ou se dispensera de l'appliquer, entraînant dans son sillage d'autres États, ravis de l'aubaine.</p> <p>Cette présidence qui démarre n'a pas encore pris toutes ses marques et beaucoup de questions restent dans l'incertitude. Le rapport au monde de Donald Trump sera difficile et dangereux d'autant plus qu'il s'est mis à dos tous ses services de renseignement, essentiels dans ce domaine, et qu'ils n'hésiteront peut-être pas à le mettre délibérément en difficulté. Assurément, une rupture se confirme qui concernera tout l'Occident. On regrettera Obama, mais on se consolera en se disant que ça aurait pu être pire avec Hillary Clinton.</p> <p><i>Article paru dans la revue Recherches Internationales (<a href="http://www.recherches-internationales.fr/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>www.recherches-internationales.fr</a>)</i></p></div> CEUX QUI ONT TUE SANDERS ONT RECOLTE TRUMP http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2129 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article2129 2016-12-27T17:59:40Z text/html fr Pierre Guerlain En 1935, le romancier Upton Sinclair a publié un livre intitulé It can't happen here « Cela ne peut pas se passer ici » (Cela ne peut pas se passer ici ) qui imaginait qu'un démagogue était élu président des États-Unis contre Franklin Roosevelt lors de l'élection de 1936. Le titre faisait ironiquement référence à l'idée que, contrairement à l'Europe, les États-Unis étaient trop attachés à leurs institutions pour tomber dans le fascisme. Ce roman était un (...) - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>En 1935, le romancier Upton Sinclair a publié un livre intitulé It can't happen here « Cela ne peut pas se passer ici » (Cela ne peut pas se passer ici ) qui imaginait qu'un démagogue était élu président des États-Unis contre Franklin Roosevelt lors de l'élection de 1936. Le titre faisait ironiquement référence à l'idée que, contrairement à l'Europe, les États-Unis étaient trop attachés à leurs institutions pour tomber dans le fascisme. Ce roman était un avertissement contre le démagogue Huey Long, le sénateur de Louisiane, qui avait décidé de défier Roosevelt et qui fut assassiné en 1935. Ce qui ne s'était pas passé dans les années 30 car Roosevelt bénéficiait d'un fort soutien populaire est en passe d'arriver aujourd'hui. Donald Trump n'est pas un fasciste en tant que tel mais un autoritaire raciste, sexiste soutenu par le Ku Klux Klan. Ce que les sondages n'avaient pas vu venir, comme avec le Brexit, est arrivé. Clinton n'avait pas beaucoup de soutien dans les classes populaires. L'élection présidentielle américaine est une forme de numéro de cirque ou un grand show que les Américains critiques appellent « extravaganza » qui s'inscrit parfaitement dans la société du spectacle analysée par Debord dans les années 60. Ce spectacle a un lointain rapport avec les programmes politiques qui sont eux mêmes des feuilles de route rarement suivies lorsque les présidents arrivent au pouvoir.</p> <p>La campagne de 2016 qui a, comme toutes les autres depuis 1960, battu des records en termes financiers, a intensifié des phénomènes déjà connus mais aussi présenté des innovations. Dans la guerre de propagande entre les deux camps ou la guerre des images on utilise souvent l'expression « surprise d'octobre » pour évoquer une révélation ou une attaque cinglante de dernière minute. Souvent cette surprise d'octobre est une campagne malhonnête qui cherche à salir un candidat. Ainsi, en 1988, Dukakis qui menait dans les sondages a-t-il été démoli par une campagne raciste laissant croire qu'il libérait les criminels, noirs bien sûr, dans son État et qu'il s'apprêtait à le faire partout aux États-Unis.</p> <p>Cette année il y eut deux surprises d'octobre : la vidéo de Trump dans laquelle il déployait sa rhétorique de violeur et affirmait que les stars ont un droit de cuissage et l'affaire des emails investiguée par le FBI qui a rebondi deux fois durant la campagne. La vidéo qui visait Trump n'était pas fondée sur des mensonges mais soulignait ce qui était déjà connu : sa goujaterie phallocratique. L'affaire des emails renvoyait à une pratique de dissimulation typique de Clinton.</p> <p>Cette bataille des images et les débats qui s'y rattachent ne permettent pas de discussions sérieuses, discussions qui n'auraient pas beaucoup de succès auprès d'un public façonné par ses habitudes télévisuelles et médiatiques. Le triomphe de la société du spectacle dans les campagnes politiques américaines où depuis l'arrêt de la Cour suprême, Citizens United en 2010, il n'y a quasiment plus de limites pour les dépenses, a cette année favorisé le candidat Trump, un pro de la TV réalité, c'est à dire de l'irréalité télévisuelle. Il a réussi à transformer d'abord les primaires républicaines puis l'élection elle-même en grand show. Comme un Jean-Marie Le Pen ou un Dieudonné, Trump veut être adulé par un public spécifique et ses meetings sont des ovations pour le showman plutôt que des rassemblements sur des idées.</p> <p>Très tôt, Trump a identifié la souffrance d'une grande partie de la population, celle qui est composée des perdants de la mondialisation, des dominés donc, et a cyniquement instrumentalisé les peurs et les rancœurs légitimes de gens qui sont les victimes du fonctionnement du capitalisme néolibéral. Ils ont perdu leurs emplois qui ont été délocalisés et vivent dans des zones dévastées. Dans la Silicon Valley les clivages sociaux sont criants : les employés des firmes de la high tech d'un bon niveau d'études vivent dans de belles maisons ou appartements très chers à l'achat ou la location ce qui oblige les plus démunis à vivre soit dans des caravanes soit même dans leur voiture.</p> <p>Il est saisissant qu'un capitaliste ordinaire, qui délocalise, ne paie pas ses employés correctement ou même les vole, qui est donc un membre de l'élite économique, c'est à dire des classes dominantes, soit devenu le héraut et le héros des classes défavorisées. Il y a des équivalents ailleurs où d'autres démagogues cyniques surfent sur la misère. Le milliardaire qui se vante de ne pas payer ses impôts se présente en Robin des bois et sa supercherie fonctionne surtout auprès d'un groupe de la population américaine : les hommes blancs de la classe ouvrière. Le capitaliste qui profite de la mondialisation dans ses affaires a capitalisé sur les dégâts du néolibéralisme.</p> <p>On a beaucoup insisté, à juste titre, sur le fait que le racisme a toujours servi à obtenir les voix des ouvriers blancs. Trump est l'héritier d'une longue tradition républicaine que Nixon a utilisé, la « stratégie sudiste », et que Reagan et les deux Bush ont poursuivi : créer l'hostilité entre victimes blanches du capitalisme et victimes noires du racisme et du capitalisme. Bill Clinton lui aussi a joué cette carte raciale en réformant l'aide sociale et favorisant l'incarcération, principalement des Noirs qu'Hillary Clinton avait appelé « super-prédateurs ». (Lire l'ouvrage de Sylvie Laurent, La Couleur du marché, racisme et néolibéralisme aux États-Unis).</p> <p>L'instrumentalisation du racisme de ceux que l'on appelle les petits blancs a une longue histoire qui remonte à la période de l'esclavage lorsque le plus défavorisé des Blancs pouvait quand même se sentir supérieur aux Noirs et bénéficier du « privilège de la blancheur ».</p> <p>La vénération d'un capitaliste milliardaire ordinaire se comprend aussi lorsque l'on connaît la prégnance du « rêve américain », la croyance, tout à fait erronée, que l'on peut passer du statut de pauvre à celui de riche (rags to riches) car la société américaine est une société ouverte d'égalité des chances.</p> <p>Néanmoins, comme l'ont montré certains ouvrages les Américains blancs pauvres ou déclassés sont lassés d'un système politique qui ne les voit pas ou plus. On pourra lire, par exemple, l'ouvrage de J. D. Vance Hillbilly Elegy A Memoir of a Family and Culture in Crisis, Comme le dit une sociologue de Berkeley, Arlie Russell Hochschild, qui n'a aucune attirance pour Trump, cela va sans dire, ils se sentent « étrangers dans leur propre pays » (Strangers in Their Own Land, Anger and Mourning on the American Right).</p> <p>Le parti démocrate qui était le parti des démunis depuis Franklin Roosevelt est progressivement devenu le parti des classes favorisées passées par l'université. Les déclassés n'ont donc plus de parti qui défend leurs intérêts, comme le passage au pouvoir de Bill Clinton l'a illustré. On pourra lire le livre de Thomas Frank sur ce sujet : Listen, Liberal : Or, What Ever Happened to the Party of the People ? qui analyse cet abandon des classes populaires par les Démocrates.</p> <p>Le terme grec de thymos renvoie à la fois à la colère et au désir de reconnaissance et est fort utile pour appréhender le succès paradoxal d'un milliardaire, sexiste, raciste et capitaliste tricheur auprès d'un groupe que, par ailleurs, il méprise. Les démagogues de Mussolini à Hitler en passant par Berlusconi ou Trump savent instrumentaliser le désir de reconnaissance de populations humiliées.</p> <p>Des millions d'Américains ne se sentent plus représentés par le système politique ; 82 % des Américains se disent dégoûtés par leur système politique (1) . Un homme vient leur parler, dans une langue qui leur est familière, de leurs peurs et problèmes, il s'oppose à la langue des journalistes et intellectuels qui habituellement domine les débat et dicte les termes de ce débat, la fameuse « political correctness ». Cet homme est un menteur patenté et un capitaliste banal mais il sait que ce qui compte dans la société du spectacle ce n'est ni la connaissance, dont il est dépourvu sur le plan politique, ni la cohérence mais plutôt la posture. Trump a donc vendu une posture de rebelle antisystème à des gens qui voient le monde et leur monde s'écrouler et qui, par ailleurs, ont été façonnés par des décennies de racisme maquillé sous de belles paroles politiques. Le livre de Trump, The Art of the Deal, écrit en 1987 par Tony Schwartz (un « nègre »), énonçait déjà la passion de Trump pour l'autopromotion. Trump est une publicité de lui-même sans substance mais il faut analyser sociologiquement pourquoi il a eu un tel écho et non seulement sur le plan psychologique.</p> <p>Hillary Clinton n'aurait jamais dû autant peiner face à un bouffon sexiste, raciste, violent et exhortant à la violence extrême allant jusqu'à l'apologie du meurtre—notamment de Clinton elle-même. Elle s'est présentée en candidate des minorités, de l'égalité hommes-femmes, du progressisme, de l'inclusion, de la justice sociale mais sa trajectoire politique dit une tout autre histoire. Elle a soutenu son mari lorsqu'il a fait passer des lois antisociales ou racistes, elle l'a soutenu en salissant les femmes qui l'accusaient de violences sexuelles, elle s'est montrée plus guerrière qu'Obama en politique étrangère en poussant pour l'intervention en Libye en 2011 par exemple. Elle n'a pas hésité à montrer son racisme social en dénonçant les électeurs de Trump comme étant « un ramassis de minables » (a basket of deplorables).</p> <p>Surtout, elle est un pilier du néolibéralisme, proche du monde de la finance, ce qui était aussi le cas d'Obama, elle a constamment cherché à cacher ses amitiés avec Wall Street, elle est soutenue par des lobbys importants et dépend de la générosité de Haim Saban, un lobbyiste pro-Israël qui n'est pas exactement mesuré dans ses positions politiques sur le Moyen Orient'2) (<a href="http://www.haaretz.com/israel-news/.premium-1.747162" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.haaretz.com/israel-news/...</a>). Clinton a par ailleurs avec l'aide de l'appareil du parti démocrate torpillé la campagne de Bernie Sanders, en bénéficiant de complicités dans les médias et en cherchant à le salir par des campagnes mensongères (par exemple en faisant croire que ses partisans étaient des machos, les Bernie bros, alors que Sanders n'a cessé d'obtenir plus de voix chez les jeunes femmes que Clinton). Au moment où la colère gronde aux États-Unis, où les inégalités grimpent et les revenus du 0,1 % s'envolent alors que les pauvres ne peuvent plus payer leur logement, Clinton a été, à juste titre, perçue comme la candidate de l'Establishment.</p> <p>La gauche radicale, fort critique vis à vis des Clinton, s'est divisée sur l'élection américaine, certains voulant voir des effets positifs dans les déclarations chaotiques de Trump sur l'OTAN par exemple mais les grands noms de cette gauche, comme Chomsky ou Juan Cole, ont rejoint Sanders ou Elizabeth Warren à la gauche de Clinton chez les démocrates pour appeler à voter pour elle, « en se pinçant le nez »(3) .</p> <p>Nancy Fraser avait déclaré au Monde qu'elle souhaitait voir une femme arriver au pouvoir mais pas forcément Clinton (4) . Le système politique américain, compliqué et gangréné par l'argent, a produit un choix minimal entre un milliardaire affabulateur et porté sur toutes les formes de violence et de harcèlement et une néolibérale guerrière faite dans le moule bien connu depuis Reagan.</p> <p>On voit maintenant qu'elle n'était pas la candidate optimum pour canaliser la colère des dominés. Voter pour elle était pourtant le choix le plus rationnel aussi parce que Clinton avait une dette vis à vis de Sanders. Une présidence Clinton aurait ouvert des possibles ; un président Trump est la porte ouverte à la flambée du racisme et du sexisme ordinaire et une dérive narcissique autoritaire à la Erdogan. Les États-Unis plongent dans l'incertitude et la nuit noire du quasi-fascisme favorisé par les dégâts du néolibéralisme. Ce n'est une bonne nouvelle pour personne. Les vraies luttes politiques vont s'intensifier et les deux façons de gérer le thymos restent incarnées, d'une part, par Trump qui encourage violence et division dans tous les domaines et, d'autre part, Sanders pour qui la colère s'accompagne toujours de respect pour l'autre et d'inclusion sur les plans économique, social racial et sexuel. Avec un Congrès aux mains des Républicains, la résistance des institutions américaines risque d'être faible. Les minorités et les femmes sont dans le viseur mais aussi tous les dominés qui ont voté pour Trump. Ils vont voir les promesses s'évanouir et les lois du capitalisme s'appliquer à eux avec la dureté habituelle. Il faudra une vraie gauche pour les récupérer après le réveil de leur nuit utopique.</p> <p><i>Article paru dans la revue Recherches Internationales (<a href="http://www.recherches-internationales.fr/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.recherches-internationales.fr</a>)</i></p></div> <div class='rss_ps'><p>(1) Lire l'article du New York Times, paru le 3 novembre 2016 : <a href="http://www.nytimes.com/2016/11/04/us/politics/hillary-clinton-donald-trump-poll.html" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.nytimes.com/2016/11/04/u...</a> (2) Lire « Power donateur » dans la revue Society, 28 octobre- 10 novembre, pp. 78-83 (3) <a href="http://www.rawstory.com/2016/08/noam-chomsky-explains-the-value-of-holding-your-nose-and-voting-for-hillary/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.rawstory.com/2016/08/noa...</a> (4) <a href="http://www.lemonde.fr/festival/article/2016/07/27/une-femme-a-la-maison-blanche-un-symbole-qui-ne-suffit-pas_4975138_4415198.html" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.lemonde.fr/festival/arti...</a></p></div> FERGUSON, NEW YORK, BERKELEY : NOUS NE POUVONS PAS RESPIRER http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article1936 http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?article1936 2015-02-18T18:22:46Z text/html fr David Brooks « Je ne peux pas respirer » on l'écoute, on le crie, on l'écrit dans les rues de New York et d'autres villes. C'étaient les derniers mots d'Eric Garner, afro-américain, avant de mourir entre les mains – littéralement, par une clef appliquée par un policier qui l'a étouffé – des autorités. Ce slogan se combine avec « mains en haut, ne tirez pas », « les vies noires valent », « Eric Garner, Michael Brown / Shut it down(stoppez cela) », et « (...) - <a href="http://la-gauche-cactus.fr/SPIP/spip.php?rubrique19" rel="directory">Etats-Unis</a> <div class='rss_texte'><p>« Je ne peux pas respirer » on l'écoute, on le crie, on l'écrit dans les rues de New York et d'autres villes. C'étaient les derniers mots d'Eric Garner, afro-américain, avant de mourir entre les mains – littéralement, par une clef appliquée par un policier qui l'a étouffé – des autorités. Ce slogan se combine avec « mains en haut, ne tirez pas », « les vies noires valent », « Eric Garner, Michael Brown / Shut it down(stoppez cela) », et « arrêtez de nous tuer », les slogans qui jaillissent pas seulement pour les morts et les abus des autorités contre des minorités, surtout contre des hommes et des jeunes afro-américains désarmés, mais aussi pour l'impunité qui prévaut dans presque tous les cas.</p> <p>La vague de manifestations dans des dizaines de villes avec des milliers de participants (qui se sont soldés par des centaines de détentions) est un chœur in crescendo d'indignation contre l'abus des autorités contre les minorités tant aux mains de la police que du système judiciaire. Presque deux fois par semaine un policier blanc tue un noir aux États-Unis d'Amérique, comme l'explique USA Today en se basant sur des données officielles du FBI. On ne sait pas combien de ces homicides commis par des policiers ont été« justifiables » – il n'y a pas de données précises sur combien de gens la police aux USA a tué– mais oui, on sait que dans les cas où tout indique un homicide non justifiable, l'impunité règne.</p> <p>Le problème n'est pas tout à fait nouveau, mais le mouvement suscité, oui. Tout d'abord, il ne s'agit pas d'une demande d'une seule communauté minoritaire ou d'un secteur racial, car les marches, les actions de désobéissance civile, les veilles et les manifestations sont maintenant multiraciales et multi générationnelles. Dans les rues de New York, comme dans les autres des grandes villes, des jeunes afro-américains et anglo-saxons marchent ensemble, avec des vétérans de la lutte pour les droits civiques d'il y a demi-siècle, avec des vétérans de mouvements très récents comme Occupy Wall Street. Syndicalistes, religieux et militants communautaires marchent ensemble avec des jeunes lycéens ajoutent leur première expérience en participant à un acte politique.</p> <p>Jeudi dernier deux groupes de milliers de personnes ont marché sur deux routes, l'une pour occuper le Pont du Brooklyn, l'autre qui s'est dirigée au milieu du trafic de l'artère centrale de Broadway, avançant entre les coups de klaxons au milieu des véhicules bloqués par la mobilisation, avec des banderoles et des pancartes, certaines en espagnol, et mêmes plusieurs en hébreu, et qui après avoir un coin traversé un coin de Chinatown, à la hauteur du Canal, ont été salués par quelques chinois qui ont levé le poing en signe de soutien.</p> <p>Ces jours ci, des groupes de manifestants se sont couchés par terre au principal étage du grand magasin de Macy's, du magasin Apple dans la Cinquième Avenue et plusieurs fois à la gare de Grand Central Terminal. De la même façon, des actes de protestation ont été menés dans des collèges publics, comme Harvest Collegiate à New York, ainsi que dans les universités.</p> <p>Ces scènes se répètent dans d'autres grandes et petites villes partout dans le pays. Certains disent que c'est la naissance du nouveau « mouvement de droits civiques », juste 50 ans après que se fêtent les principaux succès du premier mouvement de droits civiques, mais avec des différences remarquables. Et de souligner que ce n'est pas seulement une manifestation contre des abus, mais aussi une affirmation de droits de l'homme fondamentaux. D'un autre côté, l'usage des réseaux sociaux, où information, images et sons sont partagés depuis un endroit où la colère éclate quelque part dans le pays avec tous les autres endroits, permet un dialogue constant qui est en quelque sorte une narration collective in live de ces expressions, même si parfois cela devient seulement une cacophonie de colère partagée</p> <p>Une autre caractéristique attire l'attention : il n'y a pas de leaders, pour l'instant. Il est clair qu'il y a des vieilles organisations qui participent, mais il n'y a pas de leaders politiques ou religieux dans la conduite de ces expressions. « La diffusion virale des manifestations, et la large gamme des étatsuniens qui les organisent et y participent, démontre que ce qui se percevait à un moment comme un sujet afro-américain est en train d'être perçu comme un problème central usaméricain », affirme un éditorial du New York Times. Il remarque que « la question du moment est si le leadership politique du pays a la volonté de freiner les pratiques de police abusives et discriminatoires … » Le président, les parlementaires, les maires et les chefs de police promettent des changements, reconnaissent qu'il faut réparer le « manque de confiance » entre les communautés de couleur et la police, proposent une formation des policiers et plus d'investigations. Les manifestants semblent être peu convaincus et, pour l'instant, les manifestations ne cessent pas parce que ce qu'ils dénoncent ne s'arrange pas.</p> <p>Ce week-end ont eu lieu les obsèques d'Akai Gurley, jeune afro-américain de 28 ans mort des mains d'un policier le mois dernier dans un ensemble de logements publics à Brooklyn. Les autorités affirment que c'était « un accident ». C'est un nom de plus dans la liste des homicides récents : Garner, Michael Brown à Ferguson, l'enfant de 12 ans à Cleveland, l'homme qui revenait avec le dîner pour sa famille à Phoenix la semaine dernière. Rien de cela n'est tout à fait nouveau : dans la mémoire collective il y a des cas comme celui d'Amadou Diallo, descendu à l'entrée d'un immeuble par des policiers qui ont tiré 41 fois (sujet de la chanson de Bruce Springsteen American skin-41shots) en 1999 et Patrick Dorismond en 2000, un autre noir désarmé, parmi des centaines d'autres. Mais la douleur des familles et des communautés « de couleur » devient, enfin, une douleur partagée, et cela s'est traduit par une colère collective ; le message se transforme de « je ne peux pas respirer » en « nous ne pouvons pas respirer ». Certains rappellent ici que Frantz Fanon a dit, en faisant référence aux peuples opprimés qui se soulèvent : « nous nous rebellons simplement parce que, pour plusieurs raisons, nous ne pouvons déjà plus respirer ».</p> <p><i>David Brooks est journaliste et correspondant aux USA pour le quotidien mexicain La Jornada. Traduit de l'espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi. <a href="http://www.elcorreo.eu.org/" class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'>http://www.elcorreo.eu.org</a> </i></p></div> https://www.traditionrolex.com/18 https://www.traditionrolex.com/18